ÉDITO — Alors que Nayib Bukele, président du Salvador, annonce le déploiement de plus de 2 000 militaires et d’importants moyens logistiques en Haïti pour retrouver quatre de ses ressortissants enlevés par des gangs armés, Alix Didier Fils-Aimé peine à imposer une parole politique à la hauteur des circonstances. D’un côté, un président étranger qui expose publiquement les objectifs de son opération et les moyens qu’il entend mobiliser pour récupérer ses compatriotes. De l’autre, un chef de gouvernement haïtien dont la communication laisse de nombreuses interrogations sans réponse. Ce contraste soulève une question fondamentale : qui exerce réellement l’autorité au sommet de l’État haïtien ?
Alix Didier Fils-Aimé est-il réellement le chef du gouvernement haïtien ou simplement une marionnette installée au sommet d’un pouvoir sans colonne vertébrale ? Alors que le président salvadorien communique publiquement sur une opération destinée à retrouver ses ressortissants, les autorités haïtiennes semblent peiner à donner au peuple le sentiment que leur gouvernement maîtrise les événements. Un président étranger s’adresse publiquement à la population haïtienne, expose ses intentions et précise les moyens qu’il entend mobiliser, tandis que les autorités nationales se contentent essentiellement de signaler un échange téléphonique et des échanges diplomatiques. Quel spectacle accablant ! Des dirigeants sans autorité apparente, sans parole politique à la hauteur des circonstances et sans vision clairement exposée. Ils portent les titres du pouvoir, mais donnent l’impression d’en avoir abandonné le contenu.
Il faut avoir le courage de nommer le problème : Alix Didier Fils-Aimé ne peut pas éternellement se réfugier derrière les circonstances, les communiqués et les apparitions protocolaires. Être Premier ministre ne consiste pas à occuper la Primature pendant que le pays s’enfonce, ni à attendre que d’autres prennent des initiatives pour ensuite commenter les événements. La fonction exige du caractère, de la détermination, une capacité de décision et, surtout, le sens de l’État. Or, dans cette séquence, le chef du gouvernement ne donne pas à la population des explications suffisamment claires pour dissiper ses interrogations. Un Premier ministre qui ne parvient pas à imposer une parole politique crédible dans une crise nationale aussi grave expose les limites de son autorité. Et si Alix Didier Fils-Aimé n’est pas en mesure de démontrer qu’il dirige réellement, la question de savoir qui tire les ficelles derrière ce pouvoir devient inévitable.
Le contraste avec Nayib Bukele est saisissant. Le président salvadorien choisit de communiquer publiquement sur l’opération qu’il entend mener pour retrouver ses quatre compatriotes, en exposant les moyens mobilisés et en exigeant leur retour sains et saufs. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas de couronner un président étranger en sauveur d’Haïti ni de présenter son opération comme une initiative destinée à résoudre la crise sécuritaire haïtienne. Le Salvador intervient d’abord pour récupérer ses propres ressortissants. Il s’agit plutôt de constater qu’un dirigeant étranger prend la parole, expose clairement les objectifs de son opération et assume publiquement ses intentions, tandis que les autorités haïtiennes peinent à produire une réponse politique aussi claire sur la situation. Quand un président étranger explique son opération et que le pouvoir national laisse sa propre population dans le brouillard, l’humiliation politique devient difficile à dissimuler.
À quoi servent donc nos prétendus chefs ? À quoi sert un Premier ministre si la population ne perçoit ni sa direction, ni sa stratégie, ni sa capacité à rendre compte des événements ? À quoi servent ces responsables qui semblent confondre le maintien au pouvoir avec l’exercice du pouvoir ? Haïti n’a pas besoin de figurants politiques, de marionnettes ballottées par les rapports de force ou de dirigeants qui attendent que les circonstances leur dictent leur conduite. Elle a besoin de responsables capables de prendre des décisions, de défendre les intérêts nationaux et d’assumer publiquement leurs choix. Un fauteuil ne fait pas un chef. Un titre ne crée pas l’autorité. Et une nomination ne transforme pas automatiquement un responsable en homme d’État.
Le plus révoltant est cette impression persistante que nos dirigeants attendent de l’étranger les résultats qu’ils devraient eux-mêmes contribuer à produire. Il faut toutefois distinguer les choses : l’opération salvadorienne annoncée vise d’abord à retrouver quatre ressortissants de ce pays, et non à prendre en charge la sécurité générale d’Haïti. Mais cette situation met en évidence une autre réalité : les autorités haïtiennes semblent encore incapables d’imposer une communication politique claire et de démontrer qu’elles exercent pleinement leurs responsabilités. La coopération internationale peut être nécessaire, parfois indispensable, mais elle ne saurait servir de substitut à une gouvernance nationale cohérente. Le gouvernement haïtien doit expliquer sa stratégie, assumer ses décisions et démontrer qu’il défend les intérêts du pays. Nous ne réclamons pas des miracles à Alix Didier Fils-Aimé ; nous exigeons qu’il cesse de donner l’impression que gouverner consiste à attendre que les autres agissent.
Le peuple haïtien a déjà payé un prix exorbitant pour les ambitions personnelles, les arrangements politiques et les faillites successives de ses dirigeants. Il ne peut plus se permettre d’entretenir une classe de responsables qui réclament le respect sans démontrer leur compétence, revendiquent l’autorité sans inspirer confiance et invoquent l’intérêt national sans rendre suffisamment compte de leurs actes. Où est l’ancrage populaire de ce pouvoir ? Quelle vision rassemble-t-il ? Quelle confiance inspire-t-il ? Et surtout, quel bilan peut-il présenter à une population qui continue de subir l’insécurité, les déplacements forcés et l’effondrement des services essentiels ? Ces questions ne relèvent pas de l’insulte : elles constituent le minimum exigible de tout pouvoir qui prétend agir au nom de la République.
Alix Didier Fils-Aimé doit comprendre qu’il ne peut pas éternellement se cacher derrière son titre de Premier ministre. S’il dirige, qu’il le démontre. S’il décide, qu’il explique. S’il engage l’État, qu’il rende compte à la nation. Et si, au contraire, il n’est qu’un exécutant dépendant de forces qui lui échappent, il appartient à la population de demander publiquement où se trouve le véritable centre de décision. Un pays ne peut pas être gouverné durablement par des responsables dont l’autorité semble toujours devoir être démontrée, jamais véritablement établie. Le peuple haïtien n’a pas besoin d’une marionnette à la Primature ; il a besoin d’un Premier ministre qui assume pleinement les obligations de sa fonction.
Il faudra tirer les conséquences politiques de cet échec de confiance. Le pouvoir n’est ni un héritage ni une propriété privée. Il constitue une responsabilité temporaire, soumise à l’exigence du bilan et au jugement de la nation. Les responsables incapables de convaincre qu’ils sont à la hauteur de leur mission ne doivent pas être reconduits mécaniquement par des arrangements politiques ou par la seule volonté de ceux qui les ont installés. Ils doivent répondre de leurs résultats et pouvoir être écartés par les voies démocratiques. Quant à ceux qui ont transformé la gouvernance en exercice de survie politique, l’histoire ne leur doit ni indulgence ni reconnaissance. Elle juge les actes, les conséquences et les responsabilités, pas les titres imprimés sur les cartes de visite.
Alix Didier Fils-Aimé, Nayib Bukele et cette crise nous ramènent à une question fondamentale : qui commande réellement en Haïti ? Un Premier ministre qui ne rassure pas, un pouvoir qui ne convainc pas et des dirigeants qui semblent attendre des solutions venues d’ailleurs ne peuvent indéfiniment exiger que la population fasse semblant de ne rien voir. Le peuple refuse que l’effondrement de l’État devienne une normalité et que l’impuissance politique soit présentée comme une fatalité. Haïti mérite mieux que des chefs de titre, des dirigeants de circonstance et des marionnettes sans vision. Si le mot « chef » ne veut plus rien dire en Haïti, c’est à ceux qui l’ont vidé de son sens de répondre de leur bilan devant le peuple et devant l’histoire.



