La conférence-débat organisée le 6 août à l’Université Quisqueya, autour du thème « Secteur privé et gouvernance politique en Haïti : opportunités, possibilités et limites », a relancé une question centrale : quel rôle le secteur privé a-t-il réellement joué dans la construction, mais aussi dans l’affaiblissement des institutions haïtiennes ? Si le recteur Jacky Lumarque estime que les principaux responsables de la dégradation du pays ne se trouvent pas du côté des entrepreneurs, plusieurs intervenants ont néanmoins reconnu l’existence de dérives au sein du secteur privé. Les travaux académiques et les rapports consacrés à la gouvernance en Haïti invitent, eux aussi, à une lecture plus nuancée, mettant en évidence la responsabilité de certaines élites économiques dans la fragilisation des institutions.
À l’initiative de l’Université Quisqueya, universitaires, chefs d’entreprise, financiers et personnalités publiques ont confronté leurs analyses sur les relations entre l’État et le secteur privé. Au cœur des échanges : la gouvernance, la création de richesses et les conditions nécessaires à une refondation institutionnelle.
En ouvrant les débats, le recteur Jacky Lumarque a défendu l’idée que les principaux acteurs économiques ne sont pas ceux qui ont le plus contribué à l’effondrement d’Haïti. Selon lui, le secteur privé doit être considéré comme un partenaire incontournable de l’État dans la reconstruction nationale. Il a plaidé en faveur d’un nouveau contrat social fondé sur l’éducation, l’investissement, la responsabilité collective et l’émergence d’une classe moyenne.
Cette lecture n’a toutefois pas fait l’unanimité.
Le professeur Frédéric Gérald Chéry a insisté sur la faiblesse des institutions, l’absence d’une véritable gouvernance et le manque de liens structurés entre l’État, le secteur privé et les universités. De son côté, l’urbaniste Michèle Oriol a rappelé que le secteur privé haïtien est loin d’être homogène et que les politiques publiques doivent également soutenir les petites entreprises et favoriser l’émergence d’une véritable classe moyenne.
L’intervention de l’industriel Richard Coles a apporté un éclairage plus critique. Tout en défendant l’importance économique du secteur privé, il a reconnu l’existence de pratiques susceptibles d’alimenter les déséquilibres du pays. Il a notamment évoqué les abus de position dominante, les monopoles, les stratégies d’évasion fiscale, les atteintes à la concurrence, la corruption, les pressions exercées sur les pouvoirs publics ainsi que leurs conséquences sociales.
Les analyses présentées au cours de cette conférence trouvent un écho dans plusieurs travaux universitaires et rapports internationaux. Sans attribuer au secteur privé dans son ensemble la responsabilité de la crise haïtienne, ces travaux montrent que certaines fractions de l’élite économique ont, au fil des décennies, entretenu des relations étroites avec le pouvoir politique, favorisé des situations de monopole, influencé les décisions publiques ou contribué à la capture de certaines institutions.
L’historien Leslie Jean-Robert Péan documente certaines de ces dynamiques dans son ouvrage « Haïti, l’ensauvagement macoute et ses conséquences ». L’OCDE, dans son examen de la gouvernance publique en Haïti publié en 2021, le Fonds monétaire international (FMI), dans son « Governance Diagnostic Report » de 2025, ainsi que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), dans son Enquête nationale sur la gouvernance et la corruption de 2025, soulignent également que la faiblesse de l’État, la corruption et l’influence d’intérêts privés constituent des obstacles majeurs au développement du pays.
Les travaux de Sauveur Pierre Étienne et de Mats Lundahl, ainsi que l’étude de Suresh Naidu, James A. Robinson et Lauren E. Young, invitent eux aussi à considérer la responsabilité conjointe des élites politiques et de certains acteurs économiques dans la dégradation des institutions haïtiennes.
Au-delà des divergences exprimées lors des échanges, la conférence de Quisqueya aura mis en évidence une réalité difficile à contourner. Le débat ne porte plus sur l’utilité du secteur privé, indispensable au fonctionnement de toute économie, mais sur la responsabilité de certains de ses acteurs dans la gouvernance du pays.
La reconstruction d’Haïti exigera un secteur privé capable de créer des richesses, d’investir, d’innover et de renforcer la compétitivité nationale, mais aussi un secteur privé transparent, redevable et pleinement engagé dans le respect des institutions démocratiques.



