À l’approche de nouvelles échéances électorales, la multiplication des regroupements politiques ravive une vieille question : peut-on construire une gouvernance cohérente avec des alliances qui reposent davantage sur des calculs électoraux que sur une vision commune du pays ? Des partis qui n’ont ni la même vision, ni la même idéologie, ni le même projet de société se retrouvent sur une même estrade, affichant une unité de façade au nom de l’« intérêt national ». Pourtant, derrière les sourires et les discours d’unité, les divergences demeurent. Et l’histoire récente d’Haïti montre souvent comment ces alliances finissent par se fissurer une fois leur objectif immédiat atteint.
Haïti a une mémoire. Et cette mémoire est cruelle pour ceux qui refusent d’en tirer les leçons. Souvenons-nous du Groupe des 184, cette vaste coalition de secteurs politiques, économiques et sociaux qui s’était mobilisée contre le président Jean-Bertrand Aristide. L’objectif politique a finalement été atteint avec son départ du pouvoir en 2004. Mais la suite a surtout révélé les limites d’une coalition construite autour d’un objectif commun davantage que d’un véritable projet de gouvernance partagé.
Le même schéma s’est reproduit sous d’autres formes au fil des années : des alliances constituées autour de personnalités, de rapports de force ou de la volonté de conquérir ou de reprendre le pouvoir. Une fois l’objectif immédiat atteint, les divergences réapparaissent, les intérêts se confrontent et les regroupements se fragmentent.
Le Conseil présidentiel de transition (CPT) constitue le dernier exemple en date de cette difficulté à faire cohabiter durablement des forces politiques aux agendas différents. Mis en place en 2024 dans le cadre de la transition, il a réuni plusieurs représentants de secteurs et de partis politiques autour d’un même objectif : assurer la conduite de la transition et préparer les conditions d’un retour à l’ordre constitutionnel.
Mais la gouvernance du CPT a rapidement été marquée par des tensions internes, des désaccords politiques et des luttes d’influence. Pendant ce temps, la crise sécuritaire, humanitaire et institutionnelle continuait de s’aggraver.
À l’approche de nouvelles échéances électorales, certains acteurs semblent déjà explorer de nouvelles formules de regroupement. Parmi les scénarios évoqués figure celui d’un éventuel « CPT Prim », avec un exécutif autour d’un seul président, mais soutenu par plusieurs forces politiques aux visions parfois difficilement conciliables.
Même logique, même montage, même risque. Changer la forme ne suffit pas nécessairement à changer le fond. Peindre la même porte d’une couleur différente ne change pas forcément ce qu’il y a derrière.
Soyons clairs : un groupement politique ne constitue pas, à lui seul, un projet de pays. Il peut être un instrument électoral ou une alliance de circonstance, mais il ne garantit ni la cohérence idéologique ni une vision commune de la gouvernance.
Or, un pays ne se gouverne pas uniquement à partir de calculs électoraux. Il se gouverne à partir d’une vision, de priorités clairement définies et d’une capacité à construire des compromis durables. C’est précisément ce qui a souvent fait défaut aux alliances politiques haïtiennes : la capacité à penser et à gouverner ensemble après la conquête du pouvoir.
Ce ballet incessant de regroupements révèle aussi une faiblesse plus profonde : l’incapacité persistante des acteurs politiques à dépasser leurs intérêts particuliers pour construire un véritable consensus national. On additionne les partis comme on additionne les voix, sans toujours parvenir à additionner les idées.
La question mérite donc d’être posée sans détour : sommes-nous réellement en train de préparer un scrutin crédible et une nouvelle étape institutionnelle, ou sommes-nous simplement en train de reproduire les mécanismes qui ont déjà conduit le pays à plusieurs impasses politiques ?
L’histoire ne pardonne pas facilement à ceux qui refusent d’en tirer les leçons. Et en matière de groupements politiques, Haïti semble avoir beaucoup expérimenté. Reste maintenant à savoir si ses dirigeants sauront enfin retenir les leçons de ces expériences.



