Entre avril et juin 2026, le système bancaire haïtien a amélioré plusieurs de ses indicateurs de rentabilité, alors que l’activité économique continuait de se contracter. Selon les données de la Banque de la République d’Haïti (BRH), le rendement des fonds propres est passé de 16,24 % à 17,44 %, tandis que le produit net bancaire a atteint 10,89 milliards de gourdes, en hausse de 3,77 %.
Dans le même temps, l’Indicateur conjoncturel d’activité économique (ICAE) a reculé de 0,6 % au deuxième trimestre. Sur les six premiers mois de l’année, la contraction atteint 0,8 %. La BRH anticipe par ailleurs une contraction du PIB comprise entre 1,5 % et 1,9 % pour l’ensemble de 2026.
Le contraste est donc net : les indicateurs financiers des banques s’améliorent alors que l’économie réelle reste sous pression.
Les actifs du système bancaire atteignent 762,9 milliards de gourdes, en hausse de 2,56 %, tandis que les dépôts s’établissent à 630,6 milliards, en progression de 3,13 %. Le rendement de l’actif atteint 1,47 %.
La qualité apparente du portefeuille de crédit s’améliore également. Les prêts improductifs représentent désormais 7,99 % des prêts bruts, contre 8,44 % au trimestre précédent, et leur taux de couverture atteint 110,17 %. La BRH relie toutefois une partie de cette évolution au moratoire sur les prêts, prolongé jusqu’au 30 septembre 2026.
Cette donnée appelle une interrogation : dans quelle mesure l’amélioration de ces ratios reflète-t-elle une amélioration durable de la qualité du portefeuille, et que se passera-t-il lorsque le moratoire arrivera à échéance ?
Les banques prêtent moins, mais placent davantage
L’un des principaux paradoxes de la période se trouve dans l’intermédiation bancaire. Les prêts bruts ne représentent plus que 19,45 % des dépôts, contre 20,12 % en mars. Parallèlement, les placements en Bons BRH ont augmenté de 62,67 %.
Le crédit au secteur privé a, lui, reculé de 0,09 %. Cette évolution intervient dans un contexte où les Bons BRH offrent aux institutions financières un placement rémunéré, avec des taux pouvant atteindre 11,5 % à 91 jours.
Sur les 77 787 prêts recensés, 96,15 % sont accordés à des particuliers, mais les entreprises concentrent 66,74 % de la valeur totale des crédits. La distribution géographique reste fortement déséquilibrée : l’Ouest absorbe 76,29 % des crédits, contre seulement 0,67 % pour le Nord-Ouest.
Les écarts sont également visibles selon le sexe : les hommes reçoivent 61,5 % des crédits en gourdes.
Le taux moyen des crédits s’établit à 16,33 %, contre 4,02 % pour les dépôts à terme, soit un écart de 12,32 points de pourcentage.
Dans un environnement marqué par l’insécurité, les risques économiques et une faible activité productive, la question est moins celle de la rentabilité du système bancaire que de sa capacité à transformer l’épargne en financement de l’économie.
Une économie soutenue par les transferts
L’inflation annuelle a ralenti à 18,9 % en juin, après avoir atteint 21 % en avril. Au 30 juin, le taux de change s’établissait à 130,53 gourdes pour un dollar américain. La BRH attribue notamment la désinflation à la stabilité relative du taux de change, à l’évolution des prix des produits pétroliers et à sa politique de gestion de la liquidité.
Dans le même temps, les transferts privés demeurent une source essentielle de devises pour l’économie haïtienne. Leur évolution constitue d’ailleurs un enjeu majeur pour la stabilité macroéconomique, alors que les retours forcés vers Haïti se multiplient.
Entre janvier et juin 2026, 141 720 personnes ont été recensées comme retournées de force vers le pays, soit une hausse de 11 % sur un an.
La BRH souligne elle-même, dans une publication consacrée aux risques liés aux transferts, la vulnérabilité de l’économie haïtienne à un éventuel ralentissement de ces flux.
Parallèlement, les exportations ont reculé à 118,79 millions de dollars, tandis que le déficit commercial atteint 1,19 milliard de dollars.
Un État qui continue de recourir au financement de la BRH
Les finances publiques restent également sous tension. Les recettes fiscales ont diminué de 6,4 %, à 51,26 milliards de gourdes, tandis que les dépenses budgétaires ont progressé.
À fin juin 2026, le financement monétaire du Trésor par la BRH s’établissait à 32,6 milliards de gourdes. Le ministère de l’Économie et des Finances précise que ce financement traduit la persistance de besoins de trésorerie couverts par des avances de la banque centrale.
Les créances de la BRH sur le gouvernement ont parallèlement augmenté de 5,48 %.
Le mécanisme crée ainsi un paysage financier particulièrement complexe : la banque centrale cherche à contenir les liquidités et les pressions inflationnistes, tandis qu’elle fournit parallèlement des ressources au Trésor pour répondre à ses besoins de financement.
Une croissance toujours hors de portée
Dans ses perspectives, la BRH identifie notamment l’insécurité, les contraintes pesant sur la circulation des personnes et des marchandises, les tensions sur les finances publiques ainsi que les risques internationaux et climatiques parmi les facteurs susceptibles de peser sur l’économie. Elle estime que le renforcement de la sécurité constitue une condition importante du redressement de l’activité.
Le paradoxe haïtien apparaît alors dans toute son ampleur : un système bancaire capable d’améliorer sa rentabilité dans une économie qui continue de se contracter.
La question centrale n’est donc pas seulement de savoir si les banques gagnent davantage. Elle est aussi de comprendre dans quelle mesure cette rentabilité s’accompagne d’un financement accru de l’investissement, de la production et des entreprises.
Avec des prêts bruts représentant moins de 20 gourdes pour 100 gourdes de dépôts, une activité économique toujours en recul et des finances publiques sous pression, le véritable défi reste celui de la transformation de la stabilité financière en croissance économique.

