C’est un nouveau rebondissement, presque intime, dans le feuilleton sans fin de l’enquête sur l’assassinat de l’ancien président haïtien Jovenel Moïse. Le 19 mai dernier, la police a perquisitionné les bureaux du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) ainsi que la résidence de son directeur, Pierre Espérance. Au cœur de cette opération : un simple cahier de notes ayant appartenu au président assassiné en juillet 2021.
Entre la volonté affichée d’un juge d’instruction de remonter toutes les pistes possibles et les inquiétudes d’un défenseur des droits humains dénonçant une manœuvre d’intimidation, cette affaire ravive les tensions autour d’un dossier déjà explosif.
Au centre de cette nouvelle controverse se trouve un objet hautement symbolique : un carnet personnel que tenait Jovenel Moïse avant sa mort tragique. Pour le juge d’instruction Cyprien Jean F. Denis Pierre, ce document pourrait constituer une pièce essentielle afin de mieux comprendre les derniers jours du chef de l’État.
Ayant appris que Pierre Espérance détenait ce cahier, le magistrat a ordonné une perquisition au domicile du militant des droits humains ainsi qu’aux locaux du RNDDH.
Du côté de l’organisation, la surprise a été totale. Le RNDDH reconnaît avoir eu accès à une copie du document, tout en rappelant qu’il s’agit là d’une pratique courante dans son travail de documentation et d’enquête sur les violences et les crises politiques en Haïti. L’organisation souligne également que ce carnet circulait déjà sur Internet et était connu de plusieurs acteurs bien avant qu’elle n’en obtienne une copie.
Au-delà de la saisie de documents, c’est surtout la méthode employée qui choque l’organisation. Dans son ordonnance, le juge affirme lui-même qu’« il était bruit » — autrement dit, qu’une rumeur circulait selon laquelle Pierre Espérance détiendrait des pièces importantes liées à l’enquête.
Pour les proches du directeur du RNDDH, voir la police débarquer à son domicile, à Delmas 75, sur la base de simples rumeurs relayées sur les réseaux sociaux, constitue une épreuve difficile. Celui qui, depuis des décennies, documente les dérives politiques et les violations des droits humains en Haïti se retrouve aujourd’hui traité comme un suspect.
En réaction, le RNDDH a adressé, le 22 mai, une plainte officielle au Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire (CSPJ), dénonçant une procédure jugée disproportionnée et susceptible de discréditer son travail.
Derrière les arguments juridiques, c’est aussi une bataille psychologique qui semble se jouer. Selon l’organisation, Pierre Espérance avait déjà été sollicité à plusieurs reprises de manière informelle par le magistrat afin de l’aider dans ses recherches. Ce passage brutal d’une collaboration jugée cordiale à une perquisition policière illustre le climat de tension extrême qui entoure désormais ce dossier.
Le RNDDH va encore plus loin en estimant que cette opération pourrait être liée aux récentes dénonciations qu’il a formulées contre certains secteurs du système judiciaire accusés de corruption. L’organisation affirme craindre une instrumentalisation de la justice destinée à réduire au silence les voix critiques.
Dans ce contexte de forte méfiance, le RNDDH a annoncé son intention de solliciter l’appui des Nations unies afin de garantir la sécurité de ses membres.
Alors que l’opinion publique attend toujours que toute la lumière soit faite sur l’assassinat de Jovenel Moïse, cette nouvelle affaire démontre à quel point chaque élément du dossier demeure explosif et combien, en Haïti, la quête de vérité peut rapidement transformer enquêteurs, militants ou témoins en cibles potentielles.

