Le déploiement de renforts militaires salvadoriens en Haïti suscite de nombreux espoirs au sein d’une population épuisée par des années de violences. Mais au-delà de cette nouvelle mobilisation, plusieurs interrogations demeurent : quelle est réellement l’ampleur de cette intervention ? S’inscrit-elle dans une stratégie globale de démantèlement des groupes armés ? Et surtout, les autorités haïtiennes et leurs partenaires internationaux ont-ils véritablement la volonté politique de mettre fin au règne des gangs ?
Depuis près de cinq ans, les gangs armés font vivre l’enfer à la population haïtienne. Du G9 à Viv Ansanm, la violence a changé de visage, mais la terreur reste la même. Des milliers de personnes ont été tuées, d’autres blessées, mutilées ou traumatisées. Des villes se vident, des routes nationales sont bloquées et des commissariats sont abandonnés. Près de 1,5 million de personnes ont été contraintes de fuir leur domicile. Pendant ce temps, les gouvernements se succèdent, les déclarations se multiplient et les promesses de rétablissement de la sécurité restent largement sans effet. Face à cette catastrophe, une question s’impose : comment expliquer qu’un pays puisse s’enfoncer aussi longtemps dans une telle spirale de violence sans qu’une stratégie suffisamment efficace permette d’y mettre un terme ?
L’attaque du 18 octobre dernier, dans la zone de Santo, à Croix-des-Bouquets, et la disparition de quatre militaires salvadoriens ont remis la question sécuritaire au centre de l’actualité. Le président salvadorien, Nayib Bukele, réclame le retour de ses hommes sains et saufs et menace de durcir la réponse contre les groupes armés.
Le Salvador a également envoyé des renforts militaires en Haïti. Dans ce contexte, des informations publiées le 29 octobre évoquent un déploiement susceptible de dépasser les 2 000 soldats. Cette mobilisation soulève néanmoins plusieurs interrogations. Quelle est exactement la mission de ces renforts ? Leur intervention vise-t-elle uniquement à retrouver les militaires disparus et à sécuriser certains secteurs, ou s’inscrit-elle dans une stratégie plus large de lutte contre les groupes armés ? Et surtout, quels territoires sont réellement concernés par les opérations envisagées ? Car le problème haïtien ne se limite ni à Santo ni à la plaine du Cul-de-Sac.
Si cette région constitue un enjeu stratégique majeur, les groupes armés exercent également leur influence dans d’autres zones du pays, notamment dans la région métropolitaine de Port-au-Prince et sur des axes routiers essentiels. Dès lors, une question mérite d’être posée : ce renforcement militaire vise-t-il à démanteler durablement les réseaux criminels sur l’ensemble des territoires concernés, ou risque-t-il de concentrer les efforts sur quelques zones stratégiques, en laissant d’autres populations sous la menace des mêmes bourreaux ?
Une opération limitée peut certes produire des résultats ponctuels. Mais si elle ne s’inscrit pas dans une stratégie nationale cohérente, elle risque davantage de déplacer la violence que de l’éliminer. Les gangs peuvent perdre du terrain dans une zone et renforcer leur présence ailleurs. La population, elle, continuera de payer le prix de cette insécurité.
Au-delà de la question militaire, cette nouvelle mobilisation met surtout en lumière les limites de la volonté politique en Haïti et les ambiguïtés de l’engagement international. Depuis l’assassinat de Jovenel Moïse, en juillet 2021, les autorités ont eu le temps de constater l’extension du pouvoir des gangs. Pourtant, la reconquête des territoires perdus demeure un objectif largement inaccompli. Comment comprendre cette incapacité persistante ? Les autorités manquent-elles réellement de moyens, de stratégie et de renseignements, ou existe-t-il également un problème de volonté politique ?
La question est d’autant plus importante que les groupes armés ne fonctionnent pas toujours de manière isolée. Leurs réseaux, leurs sources de financement et leurs éventuelles connexions avec des acteurs influents doivent également faire l’objet d’enquêtes sérieuses. Quant à la communauté internationale, son soutien ne peut se mesurer uniquement au nombre de soldats déployés ou aux déclarations de solidarité. Il doit aussi être évalué à l’aune des résultats obtenus, de la continuité de l’engagement et de la volonté de s’attaquer aux mécanismes qui permettent aux groupes criminels de survivre.
L’intervention salvadorienne peut-elle changer la donne ? Rien ne permet encore de l’affirmer. Le modèle de Nayib Bukele, qui a fortement réduit la violence des gangs dans son pays au prix de mesures sécuritaires controversées, ne peut être transposé automatiquement en Haïti. Les deux pays présentent des réalités institutionnelles, politiques et criminelles différentes.
Une offensive militaire peut affaiblir des groupes armés, mais elle ne démantèle pas nécessairement leurs réseaux de financement, leurs circuits d’approvisionnement en armes ou leurs éventuelles complicités. Elle ne saurait remplacer une justice fonctionnelle ni des institutions capables de reprendre durablement le contrôle des territoires. Il faudra donc clarifier les règles d’engagement, garantir la protection des civils et préciser les responsabilités respectives des forces étrangères et des autorités haïtiennes. Sans ces garanties, une opération mal définie pourrait engendrer de nouvelles souffrances sans apporter de solution durable.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si l’arrivée des soldats salvadoriens annonce la fin de Viv Ansanm. Il est plutôt de comprendre pourquoi Haïti a dû atteindre un tel niveau de désespoir pour qu’une nouvelle mobilisation militaire soit envisagée, et surtout si cette intervention s’accompagne enfin d’une volonté politique claire de démanteler les réseaux criminels dans leur ensemble.
Le peuple haïtien ne peut plus se contenter d’opérations ponctuelles, de promesses renouvelées ou de territoires temporairement libérés. Il attend des résultats mesurables : des routes sécurisées, des écoles rouvertes, des quartiers libérés, des criminels poursuivis en justice et des familles capables de regagner leur domicile.
Si les renforts salvadoriens contribuent à atteindre ces objectifs, leur présence pourra représenter une avancée. Mais si les opérations restent limitées, si les responsabilités politiques sont éludées et si les causes profondes de l’insécurité sont ignorées, cette nouvelle mobilisation risque de n’être qu’un épisode supplémentaire dans une crise qui n’en finit pas.
Haïti n’a pas seulement besoin de davantage de soldats. Le pays a besoin de dirigeants prêts à agir, de partenaires internationaux déterminés à obtenir des résultats et, surtout, d’une stratégie nationale cohérente qui ne laisse aucune population à l’abandon.

