ANALYSE | Entre le déploiement de militaires salvadoriens en Haïti sous l’impulsion du président Nayib Bukele et la candidature présidentielle de Jean Ernest Muscadin, une même aspiration semble traverser une partie de la population haïtienne : voir enfin émerger une autorité capable de faire reculer les groupes armés et de reprendre le contrôle du territoire national.
Depuis plusieurs années, Haïti s’enfonce dans une crise sécuritaire qui a profondément bouleversé la vie de sa population. Massacres, enlèvements, déplacements forcés et territoires contrôlés par les gangs : face à cette réalité, les promesses politiques traditionnelles peinent à convaincre. Une partie des citoyens semble désormais privilégier la fermeté et les résultats concrets aux discours rassurants.
C’est dans ce contexte que les noms de Nayib Bukele et de Jean Ernest Muscadin prennent une dimension particulière.
Bukele, une référence controversée dans la lutte contre les gangs
Au Salvador, Nayib Bukele a fait de la lutte contre les gangs l’une des principales marques de son pouvoir. Depuis l’instauration de l’état d’exception en mars 2022, son gouvernement a engagé une politique sécuritaire particulièrement répressive, marquée par des arrestations massives et une réduction spectaculaire des homicides officiellement enregistrés.
Cette politique lui a valu une popularité considérable, mais également de vives critiques d’organisations de défense des droits humains, qui dénoncent des détentions arbitraires, des mauvais traitements et des violations des garanties judiciaires.
Malgré ces controverses, son approche continue de susciter l’intérêt de populations confrontées à une violence criminelle persistante. En Haïti, où l’État peine à reprendre le contrôle de vastes portions du territoire, le modèle salvadorien est régulièrement évoqué comme une possible source d’inspiration.
Muscadin, de la popularité locale à l’ambition présidentielle
En Haïti, Jean Ernest Muscadin s’est construit une réputation de fermeté dans sa lutte contre les individus présumés impliqués dans des activités criminelles, notamment dans la région de Miragoâne. Pour ses sympathisants, il incarne une autorité qui ne recule pas devant les groupes armés et qui entend leur opposer une réponse directe.
Cette réputation lui a progressivement valu un soutien populaire qui dépasse son territoire d’intervention. Plusieurs citoyens ont publiquement réclamé sa candidature à la présidence, voyant en lui l’homme susceptible de rétablir la sécurité et de mettre fin à l’emprise des gangs.
Sa candidature, portée par cette dynamique de mobilisation populaire, donne une dimension politique à une popularité jusque-là essentiellement associée à ses méthodes de lutte contre le banditisme.
Toutefois, cette image ne fait pas l’unanimité. Ses méthodes ont également été dénoncées en raison des morts parmi les personnes présentées comme des bandits présumés, certaines étant soupçonnées d’avoir été tuées sans garanties judiciaires suffisantes. Car une présomption d’appartenance à un gang ne constitue pas une preuve de culpabilité, et la lutte contre la criminalité ne saurait se soustraire aux exigences de la justice.
Le déploiement salvadorien, un nouvel espoir ?
La disparition de quatre ressortissants salvadoriens en Haïti, le 18 octobre dernier, a provoqué une réaction ferme de Nayib Bukele. Dans les jours suivants, le Salvador a renforcé son contingent militaire dans le pays, une mobilisation qui a retenu l’attention de nombreux Haïtiens.
Au-delà de la recherche des quatre ressortissants, cette démonstration de détermination semble raviver l’espoir d’une réponse plus efficace à l’insécurité. Certains discours de groupes armés, qui traduisent une inquiétude face à cette présence militaire, alimentent également les attentes d’une partie de la population.
Pour beaucoup, le contraste est saisissant : alors que les autorités haïtiennes peinent depuis des années à rétablir leur autorité, le président salvadorien affiche une volonté d’action qui semble faire défaut à l’État haïtien.
Il faut néanmoins rappeler que ce déploiement ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’une reconquête effective des territoires contrôlés par les gangs.
Un homme fort ou un État fort ?
La popularité de Bukele et l’engouement autour de la candidature de Muscadin révèlent une réalité qu’Haïti ne peut ignorer : une partie de sa population est tellement éprouvée par l’insécurité qu’elle en vient à placer ses espoirs dans des figures incarnant une autorité sans concession.
Mais la véritable question dépasse la personnalité de ces deux hommes. Haïti a-t-elle besoin d’un dirigeant capable de faire plier les gangs, ou d’un État suffisamment fort pour combattre la criminalité, protéger les innocents et garantir le respect de la loi ?
Car la victoire contre les groupes armés ne saurait se mesurer uniquement au nombre de criminels neutralisés. Elle devra également se traduire par le rétablissement durable de la sécurité, de la justice et des libertés fondamentales.
Haïti ne veut plus simplement entendre parler de sécurité. Elle veut enfin pouvoir vivre en sécurité.

