ÉDITO — Il y a des mots qui, en apparence, ne devraient rien peser et qui finissent pourtant par porter le poids d’une humiliation. « BIZBÒL » en est devenu un.

Il y a quelques semaines, des hommes du gang dirigé par Gwo Lwa, dans la zone de Canaan, ont séquestré un policier et l’ont contraint, avant de le relâcher, à répéter à plusieurs reprises « BIZBÒL », dans une scène filmée destinée à l’humilier. La vidéo a circulé, la honte, elle, est restée.

Depuis, dans certains quartiers, le mot serait devenu particulièrement sensible lors d’interventions policières. Des témoignages font état de réactions parfois vives d’agents qui, en l’entendant, l’associeraient immédiatement à l’humiliation subie par l’un des leurs.

Un citoyen affirme notamment avoir été frappé par un policier après que celui-ci a aperçu, sur son téléphone, une image faisant référence à « BIZBÒL ». Si ce témoignage est exact, une question s’impose : comment un mot utilisé par des bandits pour humilier un policier peut-il devenir, à son tour, un déclencheur de violence contre un citoyen qui n’a rien à voir avec cette scène ?

Ce glissement d’un mot d’humiliation à un possible réflexe de représailles révèle un problème plus large. Ce n’est pas seulement que des gangs comme celui de Canaan humilient des agents en pleine rue, les filment et exposent leur vulnérabilité au monde entier. C’est aussi que l’institution, blessée dans son autorité, doit être capable de transformer cette blessure en discipline, plutôt qu’en réaction incontrôlée.

Car lorsque cette colère retombe sur le premier citoyen venu, par malchance, par ignorance ou par simple maladresse, la violence change de cible.

Le mot voyage, mais la violence, elle, peut finir par tomber sur quelqu’un qui n’en est pas responsable.

Le symptôme d’un mal plus large

« BIZBÒL » ne serait alors que la partie visible d’un problème que beaucoup connaissent déjà sur le terrain : la difficulté, pour certains agents, à maîtriser leurs émotions dans l’exercice de leurs fonctions.

Aux points de contrôle routiers comme lors de certaines interventions de rue, des comportements violents sont régulièrement dénoncés. Une personne est maîtrisée, elle ne représente plus nécessairement une menace, et pourtant les coups continuent. Elle arrive au poste blessée, parfois ensanglantée, qu’elle soit coupable ou non.

Un policier qui frappe un homme désarmé ne démontre pas sa force. Il démontre qu’il a perdu le contrôle de la situation et, peut-être, de lui-même.

La brutalité n’est pas de l’autorité. Elle peut, au contraire, être l’aveu d’un échec dans l’exercice de cette autorité.

Et si un mot comme « BIZBÒL » suffit à faire basculer un contrôle de routine dans la violence, le problème devient encore plus préoccupant : l’agent ne répond plus seulement à une situation présente. Il réagit également à une humiliation passée.

Ce qu’un mot ne devrait jamais pouvoir faire

Dans un pays où le grand banditisme impose sa loi à des quartiers entiers, où des gangs rançonnent, séquestrent et humilient jusque dans ses représentants l’autorité de l’État, la Police nationale d’Haïti demeure, qu’on le veuille ou non, l’un des derniers remparts institutionnels.

On ne peut pas exiger d’elle qu’elle recule face aux gangs. Mais on doit pouvoir exiger d’elle qu’elle tienne.

Et tenir ne signifie pas permettre qu’un mot, une image ou une provocation suffise à faire perdre à un agent le contrôle de son intervention.

Une police mentalement forte n’est pas une police qu’on ne peut pas blesser dans son honneur. C’est une police qui, même blessée, reste capable de répondre avec méthode plutôt qu’avec colère.

Cela passe notamment par une formation sérieuse à la gestion du stress et des situations de crise, un accompagnement psychologique adapté aux agents exposés quotidiennement à la violence, une doctrine claire sur l’usage de la force et des sanctions disciplinaires appliquées lorsque cette doctrine est violée.

Ce n’est pas moins de fermeté qu’il faut à la PNH face au grand banditisme. C’est davantage de sang-froid face à tout le reste.

Car les gangs ne doivent pas réussir à imposer leur logique jusque dans la relation entre la police et la population.

Si une humiliation infligée à un policier peut devenir un réflexe dirigé contre un citoyen, alors les groupes armés auront réussi à faire bien plus que blesser un agent : ils auront réussi à exporter leur violence dans le comportement même de ceux qui sont censés les combattre.

Le jour où un agent de la Police nationale pourra entendre « BIZBÒL » sans y voir automatiquement une provocation à venger, et où un citoyen pourra atteindre un commissariat intact, qu’il soit innocent ou coupable, ce jour-là seulement, on pourra dire que le rempart a cessé de trembler.

Parce qu’un mot ne devrait jamais être une arme. Et un citoyen ne devrait jamais avoir à payer pour une humiliation qu’il n’a pas infligée.

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