L’interpellation récente par la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) d’une jeune créatrice de contenu sur TikTok, soupçonnée de connivence avec des groupes armés, suscite une vive émotion au sein de l’opinion publique. Intervenant au micro de Magik 9 à la suite de sa tribune publiée dans Le Nouvelliste, l’expert en technologies numériques Jean Marie Altéma exhorte à ne pas réduire cette affaire à un simple fait divers. Selon lui, elle révèle une mutation profonde du crime organisé en Haïti vers un véritable écosystème criminel numérique. Face à des gangs qui exploitent les plateformes numériques pour étendre leur emprise, recruter des jeunes vulnérables et faire circuler des flux financiers complexes, l’État haïtien doit de toute urgence adapter sa stratégie sécuritaire, judiciaire et financière.

Jusqu’alors principalement circonscrite au contrôle territorial physique, l’action des groupes armés s’étend désormais de manière agressive à la sphère numérique. Comme le souligne Jean Marie Altéma, les réseaux sociaux, et plus particulièrement TikTok, sont devenus un nouveau théâtre d’opérations où les gangs construisent leur notoriété, mettent en scène leur puissance et soignent leur image.

Dans un pays où TikTok touche plus de 2,16 millions de personnes, soit près de 46,4 % des internautes haïtiens selon le rapport Digital 2025: Haiti, la plateforme offre un levier d’influence inédit. L’apparition de créateurs de contenu en lien avec des chefs de gangs pourrait constituer la partie émergée d’un engrenage plus structuré, mêlant intermédiaires, facilitateurs, communicants et circuits financiers.

Cette transition vers le numérique cible prioritairement une jeunesse haïtienne démunie et précarisée par l’effondrement socio-économique et l’absence de perspectives d’avenir. Les données de l’UNICEF rappellent l’ampleur du phénomène : entre 30 et 50 % des membres des groupes armés en Haïti seraient des enfants.

L’expert fait remarquer que les gangs ne recrutent plus uniquement par la contrainte physique directe. Ils exploitent désormais la quête de reconnaissance sociale, le besoin de revenus et la fascination pour une réussite matérielle mise en scène en ligne. Les jeunes filles, en particulier, peuvent se retrouver prises dans des réseaux de dépendance économique, de manipulation ou d’exploitation, attirées par le mirage d’une visibilité numérique financée par des activités criminelles.

Pour Jean Marie Altéma, l’arrestation d’individus isolés par la DCPJ constitue une mesure nécessaire, mais largement insuffisante si elle n’est pas accompagnée d’un démantèlement global des réseaux. Les institutions étatiques doivent revoir en profondeur leurs méthodes d’intervention en articulant leur action autour de trois axes fondamentaux :

  • Le renseignement numérique : renforcer la capacité des services de police et de justice à exploiter les traces numériques, analyser la propagande en ligne et anticiper les modes opératoires virtuels.
  • La traçabilité financière : mobiliser les organismes de renseignement financier et le secteur bancaire afin de suivre les transactions et les transferts d’argent et d’identifier les circuits de blanchiment susceptibles d’alimenter ces écosystèmes.
  • La prévention et l’accompagnement social : offrir des alternatives durables à la jeunesse à travers l’éducation au numérique, l’insertion socio-professionnelle et la création d’opportunités économiques crédibles.

L’intervention de Jean Marie Altéma se conclut sur une mise en garde : considérer cette arrestation comme un cas isolé serait une erreur stratégique majeure. Face à une criminalité de plus en plus dématérialisée, l’État haïtien doit mettre en place une réponse intégrée associant forces de l’ordre, appareil judiciaire, régulateurs des télécommunications, institutions financières et structures de protection sociale.

L’enjeu ultime réside dans la capacité des autorités à assécher les flux financiers qui alimentent les activités criminelles des gangs, tout en redonnant un avenir et des perspectives à la jeunesse haïtienne.

 

Share.