Depuis l’installation d’Alix Didier Fils-Aimé à la Primature, en novembre 2024, Haïti a connu une succession d’attaques meurtrières qui ont profondément aggravé la crise sécuritaire. Kenscoff, Chateaublond, Mirebalais, Saut-d’Eau, Labodrie et Jean-Denis ont été frappés par des massacres, des incendies, des enlèvements et des déplacements massifs de population. En août 2026, Kenscoff a de nouveau été ensanglanté : au moins 47 personnes ont été tuées et plus de 50 autres enlevées, dont cinq enfants parmi les victimes.
Ce bilan soulève une question politique directe : que vaut une gouvernance qui multiplie les annonces sécuritaires sans parvenir à garantir la protection des citoyens ?
Le cas de Kenscoff, en janvier 2025, est particulièrement accablant pour le gouvernement. Le 30 janvier, Alix Didier Fils-Aimé, également président du Conseil supérieur de la Police nationale (CSPN), reconnaissait que les services de renseignement de la PNH, de la Primature, du ministère de la Justice et du ministère de l’Intérieur avaient été informés de la menace visant Kenscoff. L’information existait. La menace était connue. Pourtant, l’attaque s’est produite.
Le problème n’était donc plus de savoir, mais de savoir agir. L’incapacité à transformer une alerte en mesures de protection efficaces constitue l’un des premiers échecs majeurs que l’on peut reprocher, sur le plan politique, à la gouvernance Fils-Aimé.
Quelques semaines plus tard, Chateaublond connaissait à son tour une expédition punitive. Selon le RNDDH, au moins 20 personnes ont été assassinées le 16 février 2025. Une fillette de 10 ans aurait été violée, tandis que plusieurs maisons et véhicules auraient été incendiés. Le rapport attribue cette attaque à Stanley Jean-Philippe, qui aurait obtenu l’autorisation de Vitelhomme Innocent après la mort de son père, membre du gang Kraze Baryè.
Cet épisode illustre une nouvelle fois l’érosion de l’autorité publique : des groupes armés pouvaient décider du sort de civils et mener des représailles contre des communautés entières, sans que l’État ne parvienne à empêcher le passage à l’acte.
Mirebalais a ensuite offert une démonstration encore plus spectaculaire de cette perte de contrôle. Dans la nuit du 30 au 31 mars 2025, les gangs 400 Mawozo et Taliban de Canaan ont attaqué Mirebalais et Saut-d’Eau. Le RNDDH a conclu que les deux communes étaient tombées sous le contrôle des groupes armés.
Plus de 500 détenus ont été libérés après l’assaut contre la prison de Mirebalais, selon des informations communiquées à l’AFP par le RNDDH. Une prison attaquée, des civils tués, un commissariat envahi, des maisons incendiées et une population contrainte de fuir : ce n’est plus une simple défaillance ponctuelle. C’est une atteinte directe à l’exercice de la souveraineté de l’État.
Le gouvernement a tenté de répondre par une stratégie offensive. En mars 2025, Fils-Aimé annonçait la création d’une Task Force destinée à mener des opérations contre les gangs et leurs fiefs. Des opérations impliquant notamment des drones ont ensuite été conduites dans plusieurs zones.
Mais une stratégie sécuritaire ne peut être évaluée uniquement à l’aune du nombre d’opérations annoncées. Elle doit l’être à leurs résultats. Or, malgré les annonces et les opérations, les groupes armés ont continué à étendre leur influence, tandis que les massacres et les déplacements de population se poursuivaient.
En septembre 2025, Labodrie, dans la commune de Cabaret, a subi un nouveau massacre. Plus de 40 habitants ont été tués, selon des organisations de défense des droits humains. Des maisons ont été incendiées et des biens pillés.
Le 15 septembre, le gouvernement a publié un communiqué annonçant le déploiement d’unités spécialisées, le renforcement du dispositif sécuritaire et des opérations contre les groupes armés. Mais c’est précisément là que se trouve l’une des faiblesses récurrentes de la réponse gouvernementale : l’État intervient souvent après que la violence a déjà produit son bilan humain.
Or une politique de sécurité ne se mesure pas seulement à la capacité de réagir à une attaque. Elle se mesure aussi à la capacité de l’empêcher.
En mars 2026, Jean-Denis, dans le Bas-Artibonite, a connu une nouvelle offensive attribuée au groupe Gran Grif. Environ 70 personnes ont été tuées, plusieurs centaines blessées et des milliers contraintes de fuir leur domicile. Les attaques ont également entraîné la destruction de nombreuses habitations.
Le scénario semble se répéter : expansion territoriale des groupes armés, massacre de civils, destruction des habitations, déplacement de la population, puis intervention de l’État.
À force d’intervenir après les tragédies, le gouvernement donne le sentiment de gérer les conséquences de l’insécurité plutôt que d’en contenir durablement les causes.
Et Kenscoff est revenu, dix-neuf mois après la première attaque meurtrière.
En août 2026, au moins 47 personnes ont été tuées et plus de 50 autres enlevées. Des maisons ont été incendiées et des familles entières ont été frappées.
Le symbole est lourd de sens. En janvier 2025, Fils-Aimé reconnaissait que les services de renseignement avaient été informés d’une attaque imminente contre Kenscoff. En août 2026, la même commune est de nouveau frappée par une tragédie majeure.
Entre ces deux épisodes, le gouvernement disposait de temps, d’institutions, de forces de sécurité et de partenaires internationaux. Pourtant, Kenscoff demeure vulnérable.
Il faut cependant poser ce bilan avec rigueur. Rien ne permet d’affirmer que Fils-Aimé a personnellement ordonné ces massacres ou qu’il serait pénalement responsable de leurs auteurs. Une telle accusation relèverait d’une autre démonstration et nécessiterait des éléments de preuve.
En revanche, il est parfaitement légitime de lui demander des comptes sur la performance de son gouvernement.
Il dirige la Primature et préside le CSPN. À ce titre, son gouvernement doit répondre de ses choix, de ses priorités, de ses mécanismes de prévention et de l’efficacité de sa politique sécuritaire. Lorsqu’une menace est signalée et que la population n’est pas protégée, lorsqu’une commune tombe sous le contrôle de groupes armés, lorsque les massacres se répètent et lorsque les déplacements de population prennent une ampleur considérable, la responsabilité politique du gouvernement ne peut être éludée.
Le pouvoir ne peut pas éternellement attribuer ses échecs aux gangs sans examiner ses propres défaillances.
Fils-Aimé devrait donc répondre à des questions simples, mais essentielles : quelles mesures concrètes ont été prises après les alertes de janvier 2025 concernant Kenscoff ? Pourquoi Mirebalais n’a-t-elle pas été suffisamment protégée ? Quelles enquêtes ont abouti après les massacres de Chateaublond et de Labodrie ? Combien de responsables présumés de ces crimes ont été arrêtés, poursuivis et jugés ? Pourquoi Jean-Denis a-t-il pu être attaqué avec une telle ampleur ? Pourquoi Kenscoff demeure-t-il exposé malgré les précédentes alertes ? Et surtout, quels résultats concrets permettent encore de justifier le discours gouvernemental sur la restauration de l’autorité de l’État ?
Ces questions ne relèvent ni de la polémique ni de l’acharnement politique. Elles relèvent de la reddition de comptes.
Car un gouvernement ne se juge pas uniquement à ses communiqués, à ses conférences de presse ou au nombre d’opérations annoncées. Il se juge à sa capacité à protéger la population, à reprendre le contrôle du territoire, à prévenir les massacres et à garantir que les citoyens puissent vivre sans craindre, chaque jour, de devenir les prochaines victimes.
Tant que ces réponses ne seront pas apportées, chiffres et résultats à l’appui, le bilan sécuritaire de la gouvernance Fils-Aimé restera difficile à défendre : un État qui annonce beaucoup, intervient souvent trop tard et peine toujours à protéger.

