À Meyotte 29, dans un espace de fortune baptisé « Centre d’hébergement Julie », des centaines de déplacés internes tentent de survivre après avoir fui les violences des gangs armés qui ravagent plusieurs quartiers de la région métropolitaine de Port-au-Prince. Femmes seules, enfants affamés, adolescentes devenues mères trop tôt, personnes malades privées de soins et familles brisées composent le quotidien de ce camp, où la misère semble avoir remplacé tout espoir. Entre nuits sans sommeil, pluies dévastatrices et témoignages bouleversants, ces victimes vivent un drame humain qui interpelle la conscience collective.
Le camp de Meyotte 29 accueille des centaines de personnes ayant fui Kenscoff, Pernier, Doco et Carrefour-Feuilles à la suite des attaques répétées de groupes armés. Chassées brutalement de leurs maisons, ces familles ont tout laissé derrière elles. Sous des abris de fortune, elles tentent de reconstruire une existence devenue incertaine, sans savoir si elles pourront un jour retrouver leur domicile ou leurs proches.
Une mère de quatre enfants, souffrant de graves troubles de la vue, raconte son calvaire avec émotion : « Je vivais avec ma famille à Carrefour Bête, une localité de Kenscoff. Des bandits ont attaqué notre maison. Mes enfants et moi avons fui dans une direction, tandis que mon mari est parti de son côté. Depuis ce jour, nous n’avons plus aucune nouvelle de lui. »
Elle confie également que ses quatre enfants ont été contraints d’abandonner l’école cette année, faute de moyens financiers. Depuis leur déplacement, leur quotidien est rythmé par les privations et l’incertitude.
Cette femme est loin d’être un cas isolé. Dans le camp, de nombreuses femmes souffrent de troubles visuels, de maladies chroniques ou d’autres problèmes de santé nécessitant une prise en charge urgente. Les cliniques mobiles organisées par certaines organisations humanitaires apportent une aide ponctuelle, mais demeurent largement insuffisantes face à l’ampleur des besoins.
Lorsque la pluie s’abat sur le camp, le cauchemar s’aggrave. L’eau envahit les espaces de couchage, les rares effets personnels sont détrempés et les enfants passent parfois des nuits entières dans le froid et l’humidité. Beaucoup restent debout ou se réfugient sur les genoux de leur mère en attendant la fin des averses avant de pouvoir s’allonger. Déjà inadapté, le Centre d’hébergement Julie devient alors un véritable piège pour des centaines de personnes qui n’ont nulle part où aller.
Des femmes livrées à elles-mêmes
Les femmes portent le poids le plus lourd de cette tragédie. Comme dans plusieurs autres sites de déplacés à travers le pays, elles sont les premières victimes de la crise. Nombre d’entre elles élèvent seules quatre enfants ou davantage, sans revenu, sans protection et avec une assistance humanitaire insuffisante.
Leur survie dépend essentiellement des distributions alimentaires organisées par les organisations non gouvernementales. Mais, selon leurs témoignages, cette aide ne permet pas de répondre aux besoins les plus élémentaires.
Parmi les récits les plus bouleversants figure celui d’une adolescente de seulement 16 ans, déjà mère. Son histoire illustre la détresse des plus jeunes dans un environnement où l’enfance semble s’être brutalement interrompue. Livrée à elle-même, confrontée aux responsabilités de la maternité dans des conditions extrêmement précaires, elle tente de survivre malgré un avenir profondément incertain.
Des blessures invisibles et des espoirs brisés
Au-delà de la faim et du manque d’abri, la souffrance est également psychologique. Plusieurs femmes affirment être sans nouvelles de leur mari depuis les attaques des groupes armés. Certaines ignorent s’ils sont encore en vie, s’ils ont été tués ou s’ils sont retenus contre leur gré. Cette attente interminable nourrit une douleur silencieuse qui les ronge un peu plus chaque jour.
La santé constitue une autre urgence majeure. Beaucoup souffrent de maladies sans pouvoir consulter un médecin ni accéder aux médicaments dont elles ont besoin. Elles dorment à même le sol, sans matelas ni couverture, dans des conditions qui aggravent leur état de santé.
La promiscuité et l’insalubrité augmentent également les risques de propagation des maladies, notamment chez les enfants. Les femmes enceintes figurent parmi les personnes les plus vulnérables, exposées à de nombreuses complications faute de suivi médical adéquat.
Des témoignages qui brisent le silence
Les témoignages recueillis dans le camp sont d’une intensité bouleversante. Entre larmes et sanglots, plusieurs femmes racontent avoir vu leur vie basculer en quelques heures. Elles évoquent des maisons incendiées, des proches disparus, des enfants profondément traumatisés et un quotidien où chaque repas relève désormais du miracle.
Leurs voix portent la détresse de milliers d’Haïtiens déplacés par l’insécurité.
À Meyotte 29, ces femmes ne réclament ni privilèges ni compassion passagère. Elles demandent simplement le droit de vivre dans la dignité, de protéger leurs enfants et de retrouver un avenir.
Derrière chaque tente du Centre d’hébergement Julie se cache une histoire de souffrance, de résilience et d’espoir fragile, rappelant l’urgence d’une réponse humanitaire et sécuritaire à la hauteur de cette crise, dans un pays où l’État demeure largement absent.

