À Kenscoff, l’insécurité ne se mesure plus seulement au bruit des armes ou à la crainte d’une attaque. Elle se lit aussi dans les visages de dizaines de familles contraintes d’abandonner leurs maisons, leurs jardins et leurs moyens de subsistance. Derrière elles, ces familles laissent des terres cultivées pendant des années, du bétail et un patrimoine construit au fil du temps. Dans leur fuite, elles emportent peu de choses, sinon quelques effets personnels et l’espoir fragile de pouvoir un jour rentrer chez elles.
Pour ces habitants, le déplacement forcé représente une rupture brutale avec un mode de vie auquel ils étaient profondément attachés. Certains trouvent refuge dans des églises transformées en abris de fortune, tandis que d’autres sont accueillis dans des sites de déplacement improvisés aménagés par la mairie de Kenscoff.. « Nous avons laissé notre jardin, nos animaux et presque tout ce que nous avions. Nous ne savons même pas quand nous pourrons rentrer », confie, avec amertume, un père de famille déplacé.
Dans ces espaces précaires, la promiscuité, le manque de confort et l’incertitude rythment désormais le quotidien des familles déplacées. « Nous ne sommes pas habitués à vivre comme ça. Nous avions notre maison, notre jardin, notre bétail. Aujourd’hui, nous dormons ici sans savoir ce que demain nous réserve », témoigne une femme, visiblement épuisée.
L’abandon des terres constitue également un lourd sacrifice économique. À Kenscoff, de nombreuses familles dépendent de l’agriculture et de l’élevage pour assurer leur subsistance. Les jardins représentent à la fois une source de revenus, de nourriture et un héritage familial.
Leur éloignement forcé expose ainsi ces ménages à une précarité grandissante. « Notre jardin était notre richesse. Nous travaillions la terre pour nourrir nos enfants et payer leurs études. Maintenant, nous avons peur que tout soit perdu », déplore un cultivateur déplacé. Pour ces familles, chaque jour passé loin de leurs exploitations agricoles représente des pertes supplémentaires et rend la perspective d’une reconstruction plus incertaine.
À cette précarité matérielle s’ajoute une souffrance humaine difficile à mesurer. Margarette, mère de cinq enfants, porte les conséquences d’un drame qui a bouleversé sa famille. Son mari a été tué par des gangs, la laissant seule face aux responsabilités familiales. Depuis cette disparition, elle tente de subvenir aux besoins de ses enfants dans des conditions particulièrement difficiles. « Je ne sais pas comment je vais continuer seule avec mes cinq enfants. Leur père est parti et il ne reviendra jamais. Chaque jour, je dois trouver la force de me lever pour eux », raconte-t-elle, bouleversée.
La violence a également désarticulé de nombreuses familles. Dans certains cas, des parents sont contraints de se séparer de leurs enfants afin de les mettre à l’abri dans d’autres quartiers ou d’autres villes. Des couples sont séparés, des enfants éloignés de leurs parents et des proches dispersés par la nécessité de fuir les zones considérées comme dangereuses. « Nous vivons séparément maintenant. Chacun cherche un endroit où il peut être en sécurité. Ce n’est pas la vie que nous avions imaginée », explique un déplacé. La fuite bouleverse ainsi les liens familiaux et transforme progressivement les habitudes et les repères.
À l’approche de la rentrée scolaire, l’inquiétude grandit également chez les parents. Pour ceux qui ont tout perdu ou presque, la scolarisation des enfants devient une préoccupation majeure. Comment acheter les fournitures scolaires, payer les frais de scolarité ou assurer le transport lorsque la famille ne dispose plus de revenus réguliers ? « Nous pensons déjà à la réouverture des classes. Nos enfants doivent retourner à l’école, mais nous ne savons pas avec quel argent nous allons acheter leurs fournitures », confie un père, partagé entre inquiétude et détermination. Malgré les difficultés, ces parents cherchent à préserver la scolarité de leurs enfants, considérée comme une voie vers un avenir meilleur.
À Kenscoff, les familles déplacées tentent ainsi de reconstruire leur quotidien malgré les conséquences de l’insécurité. Elles vivent dans des conditions précaires, avec l’espoir de retrouver un jour leurs maisons, leurs jardins et leurs terres. Derrière chaque déplacement se dessinent toutefois des histoires de pertes, de séparation et de vulnérabilité. « Nous voulons simplement rentrer chez nous et vivre en paix », résume un habitant.
En attendant un éventuel retour, ces familles continuent de vivre entre l’incertitude du présent et le souvenir d’une vie qu’elles ont été contraintes de laisser derrière elles.

