T-Jo Zenny annonce la couleur avec « M ap Tann », le premier bijou de
On ne sort pas d’une crise en répétant les mêmes mensonges avec d’autres visages. Depuis bientôt cinq ans, la transition haïtienne se résume à une succession de promesses solennelles, de feuilles de route médiatisées, de serments de rupture avec le passé, pendant que, sur le terrain, les gangs consolident leur pouvoir et que l’État recule, rue après rue. Entre les discours sur la « restauration de la sécurité » et la réalité quotidienne d’un pays pris en otage, l’écart n’est plus seulement une divergence politique : c’est une fracture morale.
On avait promis une transition limitée dans le temps, un calendrier électoral, une remise de pouvoir à des autorités issues des urnes au plus tard en 2026. On a, à la place, installé un régime d’exception qui se banalise, où les mandats temporaires s’étirent, se renégocient, se réécrivent au gré de crises fabriquées ou entretenues. Le Conseil présidentiel de transition, censé préparer le retour à l’ordre constitutionnel, s’est enlisé dans ses luttes internes, ses calculs d’influence et ses arrangements opaques avec des partenaires étrangers. Là où il devait être un pont, il est devenu un labyrinthe.
Dans ce théâtre d’ombres, les changements de Premier ministre ressemblent moins à des corrections de trajectoire qu’à des sacrifices rituels. On congédie un chef de gouvernement, on en nomme un autre « par intérim », on publie un nouvel arrêté, on annonce une nouvelle équipe, et l’on demande à la population de croire, une fois de plus, à une volonté de rupture qui ne se manifeste jamais dans la composition réelle du pouvoir. Les mêmes logiques clientélistes se recyclent, les mêmes acteurs reviennent par d’autres portes, les mêmes réflexes d’impunité dictent les décisions.
Pendant ce temps, la sécurité, présentée comme une priorité absolue, reste suspendue à des dispositifs extérieurs : des missions successives, des forces de répression des gangs dont les mandats se chevauchent et se substituent les uns aux autres. On célèbre l’arrivée d’une nouvelle force internationale comme on importerait un miracle, sans dire clairement à la population quels en sont les objectifs précis, les lignes rouges, les mécanismes de reddition de comptes ni les risques pour les civils coincés entre gangs et opérations de « stabilisation ». On parle de souveraineté uniquement lorsque le débat touche aux contrats ou aux privilèges des élites, rarement lorsqu’il s’agit de la dignité des quartiers sacrifiés.
La vérité, c’est que la transition a fini par s’installer comme un mode de gouvernement permanent : un espace flou où personne n’est vraiment responsable, où chacun renvoie la faute à un autre niveau de pouvoir, à un autre acteur, à une autre capitale. Les autorités invoquent la pression des gangs pour justifier l’inaction politique, puis invoquent la fragilité politique pour expliquer l’absence de décisions fortes contre les gangs : la sécurité est suspendue à la transition, et la transition à la sécurité, dans un cercle parfaitement vicieux. Dans ce jeu, la population, elle, ne bénéficie d’aucun « intérim » : elle paie le prix fort, en déplacements forcés, en pertes humaines, en vies brisées.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la question de savoir qui occupera la Primature ou quel parti héritera du prochain cycle électoral. Il s’agit de savoir si le pays acceptera que la normalité politique soit définie par des compromis silencieux avec des groupes armés, par des calendriers électoraux sans crédibilité et par des gouvernements dont la première promesse est déjà une excuse future. Car derrière chaque « solution de transition » qui ne s’attaque pas réellement aux racines de la criminalisation de l’État se cache une chose simple : la préparation, en douceur, de la prochaine crise.
La responsabilité des acteurs politiques haïtiens est immense, mais elle ne dédouane pas les partenaires internationaux qui ont cautionné, encouragé ou imposé certaines architectures de transition sans garantir les conditions minimales de leur succès. On ne peut pas exiger des élections « inclusives » dans un pays où 80 % de la capitale vit sous le contrôle des gangs, où les déplacements internes explosent et où l’accès aux services de base se réduit à quelques enclaves protégées. En fermant les yeux sur cette contradiction, on transforme l’agenda démocratique en simple rituel diplomatique.
Reste alors une question, brutale mais nécessaire : combien de temps encore va-t-on demander à la population haïtienne d’applaudir des feuilles de route qu’elle n’a pas écrites, d’attendre des élections qu’elle ne peut pas organiser, de survivre à des gangs qu’elle n’a jamais armés ? Une transition qui ne protège pas les vies, qui ne répare pas les institutions et qui n’ouvre pas un chemin réel vers la souveraineté populaire n’est pas une transition : c’est un piège. Et il appartient désormais aux citoyens, aux organisations sociales, aux journalistes, aux mouvements de jeunesse de refuser d’être les figurants de ce piège et d’exiger que le mot « transition » retrouve enfin son sens : aller d’un point A à un point B, au lieu de tourner en rond dans le même cauchemar.