Un désaccord sur un match, une opinion différente, une publication qui déplaît : il suffit parfois de quelques mots pour déclencher une avalanche d’insultes sur les réseaux sociaux. En Haïti, cette agressivité numérique semble s’installer dans les habitudes, transformant progressivement les espaces de discussion en lieux d’affrontement personnel. Mais derrière un écran, les mots ne disparaissent pas : ils peuvent humilier, fragiliser et pousser certaines personnes au silence. Ted’Actu s’est penché sur ce phénomène, sur ses mécanismes et sur les conséquences qu’il peut avoir sur ceux qui en sont la cible.

Dans le cadre de cette recherche menée par Ted’Actu pour mieux comprendre le phénomène, plusieurs témoignages décrivent une réalité préoccupante qui mérite une attention particulière et une véritable prise en charge, afin d’éviter qu’elle ne prenne davantage d’ampleur dans les années à venir.

Facebook, X, Instagram et TikTok sont devenus le théâtre d’un phénomène qui affecte le quotidien de nombreux utilisateurs. Après un match de football, par exemple, quel que soit le résultat, les journalistes eux-mêmes ne sont pas épargnés. Il suffit parfois de publier le score d’une rencontre ou de partager une analyse pour voir apparaître, en quelques minutes, des commentaires déplacés.

Dans le contexte du football, certaines personnes vont jusqu’à proférer des insultes visant la famille, les origines, l’apparence physique ou encore la vie privée de leur interlocuteur. Ces attaques peuvent alors dépasser largement le cadre d’un simple désaccord sur une analyse sportive.

« Moun sòt, enbesil » : ces expressions sont souvent répétées à l’encontre de personnes que leurs auteurs ne connaissent même pas. « Qu’est-ce que tu es en train de défendre là, vraiment ? Ce que cet arbitre a fait est normal, pauvre idiot ? Nous ne cesserons jamais d’être des restavèk », peut-on par exemple lire dans la réponse d’un internaute à un autre qui ne partageait pas son opinion sur le dernier match du derby madrilène.

Le phénomène ne se limite toutefois pas au football. Les insultes apparaissent dans presque tous les domaines de discussion sur les réseaux sociaux. On a parfois l’impression que certains utilisateurs éprouvent des difficultés à défendre leur position à l’aide d’arguments solides. Les propos insultants semblent alors plus faciles à utiliser que la réflexion, le dialogue et la recherche d’arguments pour défendre une opinion.

« C’est un groupe de gens qui n’ont pas vraiment grand-chose à proposer, mais comme ils aiment Internet, dès qu’ils ne sont pas d’accord avec quelqu’un, ils font simplement ce qu’ils savent faire ou ce qu’ils peuvent faire : insulter la personne », estime le pasteur Ronel Joseph. Selon lui, le problème est notamment lié à un manque d’éducation et d’estime de soi.

« C’est un manque d’éducation chez beaucoup de personnes et une incapacité à gérer leurs émotions », affirme pour sa part une éducatrice interrogée sur le sujet. Elle estime également que ces commentaires déplacés sont souvent le fait d’individus qui pensent tout savoir, qui ne connaissent pas leurs limites et qui cherchent avant tout à attaquer leur interlocuteur, parfois sans raison valable.

Impact psychologique des insultes

Le psychologue Jeff Salomon estime que ce phénomène doit être pris très au sérieux dans la société haïtienne. Lorsqu’une personne en insulte une autre dans l’espace des commentaires sous une publication, la personne visée se retrouve publiquement exposée devant les autres utilisateurs qui suivent la discussion. Cette situation peut provoquer chez elle un sentiment de vulnérabilité ou d’humiliation.

« Cela peut affecter la manière dont la personne se perçoit ainsi que l’estime qu’elle a d’elle-même », explique le psychologue. Les insultes peuvent également avoir des répercussions sur son environnement social et sur la manière dont elle interagit avec les autres.

Certaines personnes parviennent à prendre du recul face aux propos et aux jugements publiés en ligne. D’autres, en revanche, peuvent ressentir de la peur, de la honte ou de l’anxiété et finir par se retirer progressivement des réseaux sociaux, allant jusqu’à éviter de publier du contenu ou de prendre part aux discussions.

Selon Jeff Salomon, les insultes et les jugements répétés sur les réseaux sociaux peuvent avoir des conséquences importantes. Une personne régulièrement prise pour cible peut finir par hésiter à prendre des initiatives ou à exprimer publiquement ses idées. Le phénomène pourrait ainsi avoir, selon lui, un impact psychosocial qui dépasse les individus directement concernés et touche la communauté haïtienne dans son ensemble.

« Je pense que c’est un problème de citoyenneté qui nous pousse à agir ainsi. Parfois, certaines personnes ont simplement besoin de voir le premier commentaire pour se laisser emporter et commencer à insulter. Il y en a aussi qui sont tellement frustrées par la situation du pays qu’elles deviennent agressives avant même que quoi que ce soit soit dit », explique Kenblaise Estiel, professeur et journaliste.

Il estime également qu’en tant que société, nous n’accordons pas suffisamment d’importance à ce phénomène. Certaines personnes reconnaissent utiliser des propos insultants, mais ne les considèrent pas nécessairement comme tels, notamment en raison de certaines habitudes de langage qui se sont banalisées dans l’espace public.

Une prise de conscience nécessaire

Les insultes sur les réseaux sociaux, lorsqu’elles visent une personne en raison de ses opinions, de ses analyses ou de ses choix, peuvent progressivement transformer le débat public en affrontement personnel. Elles contribuent à instaurer un climat d’intimidation et peuvent porter atteinte au respect nécessaire à l’expression d’opinions différentes.

Le phénomène soulève donc une question qui dépasse le simple fonctionnement des réseaux sociaux : celle de notre capacité collective à débattre sans nous attaquer personnellement. La sensibilisation, l’éducation au numérique et la promotion d’une culture du dialogue apparaissent comme des pistes importantes pour faire évoluer les comportements.

Une prise de conscience collective, accompagnée d’une meilleure éducation à l’utilisation des réseaux sociaux et, lorsque cela est nécessaire, de mécanismes juridiques adaptés, pourrait contribuer à limiter les attaques personnelles et le cyberharcèlement. Car derrière chaque compte, chaque photo et chaque commentaire se trouve une personne susceptible d’être affectée par les paroles qu’elle reçoit.

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