Le 14 août 2021, à 8 h 30 du matin, la terre tremblait dans la péninsule Sud d’Haïti. D’une magnitude de 7,2, le séisme faisait basculer en quelques secondes les départements du Sud, des Nippes et de la Grand’Anse dans le chaos. Cinq ans plus tard, le bilan de la reconstruction demeure amer : les mêmes fragilités qui avaient précipité l’effondrement de milliers de maisons, d’écoles et d’établissements de santé restent, pour l’essentiel, intactes.

Le tremblement de terre avait fait plus de 2 200 morts et plus de 12 000 blessés, tandis que jusqu’à 800 000 personnes avaient été directement affectées. Plus de 130 000 maisons avaient été détruites ou sévèrement endommagées. Quelque 1 250 écoles avaient également subi des dégâts, affectant plus de 300 000 élèves, alors que 97 hôpitaux et centres de santé avaient été touchés. Quelques jours seulement après le séisme, la tempête tropicale Grace s’était abattue sur les mêmes régions, aggravant davantage les destructions et les difficultés des populations sinistrées.

En novembre 2021, le gouvernement haïtien publiait son évaluation des besoins post-catastrophe (PDNA), estimant à près de 1,98 milliard de dollars le coût nécessaire à la reconstruction et au relèvement. Le secteur du logement concentrait à lui seul plus d’un milliard de dollars de besoins, devant l’éducation, évaluée à 401 millions de dollars, ainsi que la sécurité alimentaire et la santé.

Des promesses, des conférences… et des financements toujours difficiles à retracer

Face à l’ampleur des besoins, le gouvernement haïtien avait organisé, le 16 février 2022, à l’hôtel Karibe de Port-au-Prince, une conférence internationale destinée à mobiliser les bailleurs autour du Plan intégré de relèvement pour la péninsule Sud (PRIPS).

À l’issue de cette rencontre, quelque 600 millions de dollars avaient été promis par la communauté internationale, soit environ 30 % des besoins évalués à près de deux milliards de dollars sur une période de quatre ans. Un engagement jugé largement insuffisant au regard des attentes exprimées à l’époque par le gouvernement d’Ariel Henry.

Dès août 2022, soit un an seulement après la catastrophe, la coordonnatrice humanitaire des Nations unies en Haïti, Ulrika Richardson, appelait déjà à « accélérer » les efforts de reconstruction et de relèvement dans le Grand Sud. Elle plaidait notamment pour une transition plus rapide entre l’aide d’urgence et une reconstruction durable.

Quatre ans plus tard, cet appel résonne comme le symptôme d’un processus qui n’a jamais véritablement réussi à franchir le cap de l’urgence. La transition vers une reconstruction structurée, durable et fondée sur la prévention des risques reste largement inachevée.

Astrel Joseph : « Nous renforçons nos vulnérabilités »

Invité sur les ondes de Magik 9 ce jeudi 13 août, à la veille du cinquième anniversaire du séisme, l’homme d’affaires Astrel Joseph a dressé un constat sans détour. Selon lui, l’enjeu n’a jamais été uniquement de reconstruire les bâtiments détruits, mais de repenser en profondeur l’aménagement du territoire, de faire respecter les normes de construction et de renforcer la collaboration entre l’État, les collectivités territoriales et le secteur privé.

« Ça a montré notre fragilité et nos zones vulnérables. Ça a montré le besoin pour nous de construire autrement », a-t-il souligné.

À ses yeux, le séisme du 14 août 2021, suivi quelques jours plus tard du passage de la tempête Grace, aurait dû constituer un véritable tournant dans la manière de construire et d’aménager les villes du Grand Sud. Il évoque notamment l’occupation des zones hydrauliques, des berges et de nombreux espaces urbanisés sans véritable planification.

Dans le secteur scolaire, seul domaine pour lequel il dispose de données qu’il juge relativement précises, Astrel Joseph indique qu’une trentaine d’écoles publiques auraient bénéficié d’interventions depuis le séisme. À cela s’ajoutent quelques établissements privés, notamment des écoles congréganistes et l’École Mission évangélique baptiste du Sud d’Haïti, reconstruite avec l’appui de Compassion International.

Mais au-delà de ces interventions ponctuelles, l’homme d’affaires reconnaît l’absence de données suffisamment fiables permettant de mesurer l’ampleur réelle des efforts consentis, notamment par l’État, en faveur des établissements privés affectés. Une lacune qui témoigne, selon lui, d’un pilotage global de la reconstruction demeuré largement improvisé.

Son diagnostic est sans appel : « Nous renforçons nos vulnérabilités parce que nous n’avons pas construit autrement. »

Les leçons tirées des catastrophes précédentes, estime-t-il, sont rapidement oubliées. Une situation aggravée par la faiblesse des institutions chargées de faire respecter les normes de construction, alors que continuent de se multiplier des bâtiments érigés sans autorisation, sans plans appropriés et parfois sans supervision technique.

Un scénario qui rappelle le séisme de 2010

Ce constat rappelle inévitablement le scénario observé après le séisme du 12 janvier 2010, qui avait dévasté Port-au-Prince et plusieurs autres régions du pays. Plus d’une décennie plus tard, la reconstruction demeure encore largement inachevée dans la capitale, tandis que les constructions anarchiques ont continué de s’étendre, y compris dans des zones exposées ou inadaptées à l’urbanisation.

Le Grand Sud, frappé à son tour en 2021, semble aujourd’hui emprunter une trajectoire similaire : des promesses de financement dont le niveau réel de décaissement reste difficile à établir, une aide internationale qui peine à s’inscrire dans une stratégie cohérente et une reconstruction qui ne semble pas avoir suffisamment corrigé les pratiques de construction ayant contribué à aggraver les dégâts.

Cinq ans après le séisme, la question n’est donc plus seulement de savoir combien de bâtiments ont été reconstruits, mais surtout comment ils l’ont été et si les erreurs du passé ont réellement été corrigées.

Construire autrement ou revivre le même scénario

Pour Astrel Joseph, le bilan de ces cinq années ne saurait se résumer au nombre de maisons, d’écoles ou d’infrastructures remises sur pied. Il appelle à une mobilisation durable de la société civile, au-delà des commémorations, et à une responsabilisation collective impliquant les citoyens, le secteur privé et les autorités publiques.

Il rappelle également que le non-respect des normes de construction ne relève pas uniquement de l’irresponsabilité des citoyens. Il peut aussi être favorisé par la défaillance, voire la complicité, de ceux qui sont chargés de faire appliquer les règles.

Cinq ans après le séisme du 14 août 2021, le Grand Sud d’Haïti demeure ainsi à la croisée des chemins. D’un côté, la possibilité de transformer la catastrophe en occasion de corriger les erreurs du passé et de bâtir des territoires plus sûrs et plus résilients. De l’autre, le risque de reproduire un scénario déjà maintes fois observé dans l’histoire récente du pays : attendre la prochaine catastrophe pour redécouvrir des vulnérabilités que l’on connaissait pourtant depuis longtemps.

Car au-delà des bâtiments à reconstruire, c’est un modèle de développement qu’il faudrait repenser. Et, cinq ans après, cette reconstruction demeure encore l’un des grands défis laissés en suspens par le séisme du 14 août 2021.

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