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En Haïti, on travaille pour ne rien réaliser

Au fil des jours, la situation en Haïti ne cesse de se dégrader. L’insécurité grandissante, la criminalité et le manque d’accès aux produits de première nécessité compliquent la vie des citoyens. À cela s’ajoute la cherté de la vie qui hypothèque le droit des Haïtiens à cuisiner, ce qui est, selon eux, l’une de leurs principales préoccupations : certains se plaignent de la hausse constante des prix des produits, d’autres parlent de l’inaccessibilité de certains produits, d’autres encore ne peuvent même pas manger une fois par jour, voire deux ou trois fois. 

Une femme se couvre le nez en passant devant un barrage routier en feu, alors que la colère monte face à la pénurie de carburant qui s’est intensifiée en raison de la violence des gangs, à Port-au-Prince, en Haïti, le 13 juillet 2022. TED’ACTU/Ralph Tedy Erol

« J’ai 25 ans. Je voudrais quitter la maison de mes parents pour m’installer à mon compte, mais la situation du pays m’en empêche », raconte Mirline, qui vit à Fond des Nègres, dans le département des Nippes. « On est quatre dans la famille. On a un petit boulot, mais il ne nous sert pas à grand-chose à cause de l’augmentation du prix des produits », poursuit-elle, ajoutant qu’ « il nous faut au moins 500 gourdes par jour rien que pour le petit déjeuner si nous voulons cuisiner des spaghettis. Un cube (maggi) coûte 10 gourdes, un hareng sor coûte en moyenne 150 gourdes. On est à bout de souffle. Certes, on travaille, mais on ne peut rien s’offrir, ni réaliser quoi que ce soit », dit-elle avec un regard triste.

Photo d’une marchande prise au marché de Pétion-Ville. TED’ACTU/Ralph Tedy Erol

Plus loin, Mirline tente d’expliquer ce qui, selon elle, est à l’origine de cette situation. « Les commerçants se plaignent de Martissant où ils doivent payer des bandits sur toute la route pour avoir droit au passage. Ils profitent aussi de cette réalité pour augmenter les prix des produits dans le département », dit-elle, regrettant qu’il faut au moins 1 500 gourdes pour acheter un sac de ciment, 100 gourdes pour une bouteille de coca et 450 gourdes pour un pot de sucre, sans compter la rareté du carburant qui persiste dans le département des Nippes depuis des mois.

Photo : Ralph Tedy Erol

Il en va de même pour Valery Gerome, journaliste et père d’un garçon vivant à Delmas 33. Selon lui, la cuisine reste l’un des fardeaux quotidiens les plus lourds pour cette famille de cinq personnes. « Cuisiner tous les jours est l’un de nos plus grands soucis. C’est toujours un calcul inexact à cause de la variation des prix des produits de base », a-t-il expliqué. Pour sa part, il accuse la dépréciation de la gourde par rapport au dollar. « Vous pouvez acheter un sac de riz à 1 500 gourdes aujourd’hui et l’acheter avec 200 gourdes jusqu’à 350 gourdes de plus demain. Comme Mirline, Valéry dit que cela l’empêche de réaliser ses projets, concluant qu’en Haïti, les gens travaillent pour ne rien faire.

Crédit Photo : Ralph Tedy Erol

À Martissant, les quelques personnes qui y vivent encore sont à l’agonie. Selon certains habitants, il faut parcourir plus de deux fois plus de distance qu’avant pour se rendre au marché, où les prix explosent. Même cas de figure pour le prix des transports. « À chaque déplacement vers le marché, les prix augmentent. En moins de 15 jours, un gallon d’huile est passé de 1 250 gourdes à 1 500 gourdes. Certains produits coûtent le triple du prix qu’ils avaient auparavant. C’est l’enfer. En plus de la guerre des gangs qui se poursuit, nous sommes confrontés à la hausse des prix des produits disponibles, et pour d’autres, nous ne les trouvons même plus », déplore cette mère de famille qui vit dans ce quartier depuis plus de 25 ans.

Un homme brandit une pancarte pour faire passer ses revendications pendant une manifestation organisée aux Cayes, pour dénoncer l’insécurité au niveau de Martissant, le 18 mars 2022. TED’ACTU/Ralph Tedy Erol

Face à cette réalité, l’être haïtien risque d’être réduit à néant. On peut toujours travailler, mais c’est inutile. La majeure partie du salaire est consacrée à la nourriture, sans tenir compte de l’accès aux soins de santé. L’approche de la rentrée scolaire risque d’aggraver la situation, car les parents devront remuer ciel et terre pour envoyer leurs enfants à l’école. De son côté, le gouvernement joue au « jemenfoutisme » et n’est pas déterminé à améliorer les conditions de vie de la population, qui est au bord du gouffre, nageant dans une eau profonde et trouble, ne sachant à quel saint se vouer. « Grangou klowòks », émeute de la faim, le pire n’est-il pas à craindre.

La Rédaction

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