Moins d’une semaine après les déclarations du président salvadorien Nayib Bukele sur le déploiement de plus de 2 000 militaires en Haïti, Alix Didier Fils-Aimé semble soudainement décidé à réaffirmer son autorité. Dans un communiqué publié ce mardi 3 novembre, le Premier ministre insiste sur le leadership du gouvernement haïtien dans la conduite des opérations de sécurité. Une sortie qui s’apparente à une tentative de reprendre la main sur un dossier dans lequel un dirigeant étranger a, jusqu’ici, occupé une place prépondérante dans la communication publique.

Mais derrière cette soudaine démonstration d’autorité, une question demeure : pourquoi le chef du gouvernement haïtien éprouve-t-il aujourd’hui le besoin de rappeler qu’il dirige son propre pays ?

Le contexte est révélateur. Le 28 octobre, Alix Didier Fils-Aimé s’est entretenu par téléphone avec Nayib Bukele. Le lendemain, le président salvadorien a annoncé une importante mobilisation militaire destinée notamment à participer aux recherches des quatre militaires salvadoriens portés disparus depuis l’attaque du 18 octobre à Croix-des-Bouquets.

Bukele a ensuite pris directement la parole pour expliquer les objectifs de cette mobilisation, les moyens engagés et les intentions de son gouvernement. Il a notamment tenu à préciser que son pays n’entendait ni envahir Haïti ni dominer sa population. Pendant ce temps, la communication de la Primature se limitait essentiellement à rendre compte des échanges entre les deux dirigeants.

Le contraste était saisissant. Un président étranger détaillait publiquement les contours de son engagement militaire en Haïti, tandis que le Premier ministre haïtien peinait à exposer une position politique suffisamment claire sur cette coopération. Une situation pour le moins embarrassante pour un gouvernement qui entend exercer pleinement l’autorité de l’État.

Aujourd’hui, le discours semble avoir changé. Dans son communiqué du 3 novembre, la Primature affirme que les opérations se déroulent « sous l’autorité du Gouvernement haïtien ». Elle précise également que la coopération internationale « ne se substitue aucunement au leadership de l’État haïtien ».

Difficile de ne pas percevoir dans ces déclarations un message indirect à l’adresse de Nayib Bukele. Alix Didier Fils-Aimé semble vouloir lui rappeler que le déploiement de milliers de militaires, même accompagné de moyens financiers et logistiques considérables, ne lui confère pas le droit de définir unilatéralement les modalités des opérations sur le territoire haïtien.

En d’autres termes, le Premier ministre entend réaffirmer que c’est au gouvernement haïtien de fixer le cadre politique et les orientations stratégiques de cette intervention, et non au président salvadorien de décider seul de ce qui doit être fait en Haïti.

Sur le principe, cette position est parfaitement défendable. La souveraineté nationale exige que les autorités haïtiennes conservent la responsabilité politique et stratégique des opérations menées sur leur territoire. Mais cette exigence soulève une difficulté majeure : encore faut-il que cette autorité soit réelle, effective et démontrable.

Car où était cette fermeté lorsque les groupes armés étendaient leur emprise sur plusieurs territoires ? Où était cette volonté d’imposer le leadership de l’État lorsque des milliers de familles étaient contraintes de fuir leurs maisons ? Où était cette communication politique lorsque la population attendait des explications sur la stratégie gouvernementale face à l’effondrement de la situation sécuritaire ?

Le gouvernement ne peut réduire la souveraineté nationale à une simple question de positionnement face aux partenaires internationaux. L’autorité de l’État ne se mesure pas à sa capacité de rappeler à un président étranger les limites de son intervention. Elle se mesure d’abord à sa capacité de protéger les citoyens, de contrôler le territoire et de faire respecter les institutions.

Le communiqué annonce par ailleurs le recrutement de 3 258 nouveaux policiers répartis sur trois promotions, des investissements dans l’acquisition de véhicules blindés ainsi que des opérations à Kenscoff et à Gressier, avec une perspective d’extension dans les départements de l’Ouest, de l’Artibonite et du Centre.

Mais les chiffres et les annonces ne suffisent plus. Combien de territoires ont effectivement été reconquis ? Quels résultats concrets les opérations ont-elles permis d’obtenir ? Quelle stratégie est prévue pour garantir la sécurisation durable des zones reprises ? Et surtout, comment le gouvernement entend-il exercer concrètement son leadership sur les forces nationales et internationales engagées dans cette lutte ?

La Primature affirme que l’État ne renoncera à aucun territoire. Une déclaration forte, certes, mais qui doit désormais se traduire dans les faits. Depuis trop longtemps, les Haïtiens entendent des promesses de reconquête, des annonces d’offensives et des engagements de fermeté, sans pour autant constater une amélioration durable de leur sécurité.

Il faut également rappeler que le recours à une intervention étrangère ne constitue pas automatiquement une victoire politique pour le gouvernement haïtien. Il met aussi en évidence l’incapacité persistante des institutions nationales à garantir, par leurs propres moyens, la sécurité de la population. La coopération internationale peut être nécessaire dans les circonstances actuelles, mais elle ne saurait servir de paravent aux défaillances de la gouvernance nationale.

Alix Didier Fils-Aimé doit donc répondre à une interrogation essentielle : s’il exerce effectivement le leadership politique et stratégique des opérations, pourquoi la Primature n’a-t-elle pas pris les devants pour expliquer clairement les conditions de cette coopération avant que Bukele ne s’adresse directement à la population haïtienne ?

Le Premier ministre semble aujourd’hui vouloir rappeler à Nayib Bukele qui commande en Haïti. Mais il devrait surtout comprendre qu’avant de convaincre un président étranger de son autorité, il doit convaincre son propre peuple.

Car un Premier ministre ne devient pas un chef simplement parce qu’il affirme diriger. Il le devient lorsqu’il démontre sa capacité à décider, à agir et à rendre compte. La souveraineté ne se résume pas à une formule dans un communiqué. Elle exige un État qui fonctionne, un gouvernement qui assume ses responsabilités et une autorité qui se manifeste concrètement sur le territoire national.

Alix Didier Fils-Aimé peut rappeler autant qu’il le souhaite que les opérations se déroulent sous l’autorité de son gouvernement. Mais une question continuera de hanter cette communication : si le Premier ministre commande réellement, où sont les résultats qui permettent au peuple haïtien de le constater ?

Share.
Exit mobile version