Le rapport final du Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti met en lumière la persistance de liens entre des groupes armés et certains acteurs politiques, économiques et sécuritaires. Le document fait notamment état de la présence présumée d’au moins un membre actif du gang de Brooklyn au sein de la nouvelle commission municipale de Cité-Soleil, établie le 25 mai 2026.
Le Groupe d’experts s’inquiète également de possibles collusions entre certains responsables locaux et des groupes armés au sein d’institutions publiques. Selon le rapport, ces liens pourraient contribuer à consolider le contrôle territorial des gangs et à accroître leur influence sur les prochaines élections.
Au-delà de Cité-Soleil, le document examine plusieurs dossiers impliquant des personnalités politiques, des acteurs économiques et des membres des forces de sécurité. Il décrit ainsi un environnement dans lequel les réseaux criminels cherchent à exercer une influence qui dépasse le contrôle territorial, pour atteindre les institutions, les ressources économiques et le processus politique.
Cité-Soleil : un membre présumé du gang de Brooklyn au sein d’une commission municipale
Le 25 mai 2026, une nouvelle commission municipale a été établie à Cité-Soleil. Selon le Groupe d’experts, au moins l’un de ses membres est un membre actif du gang de Brooklyn, dirigé par Gabriel Jean-Pierre, alias « Ti Gabriel », présenté dans le rapport comme un allié important de Jeff Larose.
Le rapport indique que la nomination de membres du gang de Brooklyn à des fonctions au sein de la commission municipale a exacerbé les rivalités avec d’autres groupes armés, notamment le gang de Belekou.
Le Groupe d’experts affirme également être préoccupé par une possible collusion entre certains membres des autorités locales et des gangs au sein des institutions publiques. Selon ses conclusions, ces relations pourraient servir à consolider le contrôle territorial des groupes armés et à influencer les prochaines élections.
Le rapport établit par ailleurs un lien entre Ti Gabriel et ses relations politiques de longue date avec un ancien parlementaire de Cité-Soleil.
Cette situation soulève des questions sur les mécanismes de sélection et de contrôle ayant précédé l’établissement de cette commission municipale. Elle interroge également la capacité des institutions publiques à empêcher l’infiltration ou l’influence de groupes armés dans les structures locales.
Il convient toutefois de préciser que le rapport ne conclut pas que le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a personnellement choisi ou validé un membre de gang. Il documente une situation survenue sous son gouvernement et met en lumière les défaillances institutionnelles et les liens entre acteurs locaux et groupes armés.
Kenscoff : Alfredo Antoine et l’utilisation présumée de groupes armés à des fins politiques
Le phénomène ne se limite pas à Cité-Soleil. Dans son analyse consacrée à Kenscoff, le Groupe d’experts affirme que des motivations politiques ont contribué à la déstabilisation de la commune.
Alfredo Junior Antoine, ancien député de Kenscoff, est présenté par les experts comme l’un des principaux commanditaires de l’attaque du 27 janvier 2025. Selon le rapport, il aurait, depuis au moins 2016, armé et soutenu des groupes de jeunes dans la région afin de servir ses intérêts politiques. Certains de ces groupes auraient par la suite évolué en gangs ou rejoint des organisations criminelles.
Le Groupe d’experts affirme également qu’Antoine entretenait des contacts réguliers avec des membres de Viv Ansanm, ainsi qu’avec Magalie Habitant et Vitelhomme Innocent. Il le présente également comme l’un des fournisseurs d’armes à feu, de munitions et de ressources financières à Viv Ansanm, par l’intermédiaire d’un tiers.
Plusieurs armes détenues illégalement auraient par ailleurs été retrouvées à son domicile, selon le rapport. Arrêté le 4 avril 2025, notamment pour des faits de complot contre la sûreté de l’État et de financement d’organisations criminelles, Alfrédo Antoine a été libéré le 9 mai 2025. Contacté par le Groupe d’experts, il a nié ses liens avec les gangs. Les experts indiquent avoir examiné sa réponse et maintenir leurs conclusions.
Nenel Cassy et les réseaux politico-criminels
L’ancien sénateur des Nippes Nenel Cassy figure également parmi les personnalités mises en cause dans le rapport.
Le Groupe d’experts affirme que Cassy a soutenu différents acteurs armés afin de promouvoir son agenda politique et ses intérêts. Il affirme notamment que l’ancien sénateur contrôle le groupe criminel « BLTS », actif à Chalon, dans la commune de Miragoâne.
Selon le rapport, ce groupe est impliqué dans plusieurs activités criminelles, notamment la détention illégale d’armes à feu, les meurtres, les tentatives de meurtre, les enlèvements contre rançon, les viols collectifs, les détournements de véhicules et de camions de marchandises ainsi que les vols à main armée.
Le Groupe d’experts affirme également que Cassy a contribué à la création de Fantome 509, un groupe violent apparu en 2018 et composé notamment d’individus armés et de policiers.
Le rapport l’accuse par ailleurs d’avoir participé, avec ses associés, à une tentative d’enlèvement suivie de l’assassinat d’un diplomate haïtien en février 2021 et d’avoir planifié des attaques contre des infrastructures aéroportuaires à Port-au-Prince, aux Cayes et au Cap-Haïtien.
Les experts affirment également que Cassy a organisé des réunions ayant conduit à des attaques visant à déstabiliser Kenscoff, en collusion avec Viv Ansanm. Ils indiquent que des informations fournies par deux États membres établissent également des liens entre l’ancien sénateur et plusieurs groupes armés, notamment Ti-Makak, G-Pèp et Kraze Baryè.
Arrêté le 2 août 2025, Nenel Cassy a été libéré le 19 août de la même année. Le rapport indique que cette libération a suscité des critiques de la société civile et d’autres acteurs, certains dénonçant ce qu’ils considéraient comme une situation d’impunité. Des sources proches de l’enquête ont par ailleurs indiqué au Groupe d’experts que le dossier avait été classé sans suite.
Le rapport précise que Cassy a été sanctionné par le Canada en mars 2023 et par les États-Unis en décembre 2023. Les experts indiquent lui avoir donné la possibilité de répondre à leurs conclusions, mais n’avoir reçu aucune réponse au moment de finaliser le document.
Rosemila Petit Frère : au croisement des réseaux politiques, économiques et sécuritaires
Le rapport cite également Rosemila Petit Frère, femme d’affaires et ancienne mairesse d’Arcahaie.
Le Groupe d’experts affirme qu’elle entretenait depuis plusieurs années des relations avec des chefs de gangs de Viv Ansanm et qu’elle leur aurait apporté un soutien financier et logistique.
Les experts la présentent également comme une intermédiaire entre des gangs et différents acteurs politiques, économiques et sécuritaires. Selon le rapport, elle aurait notamment facilité des communications et des transactions financières entre ces différents réseaux.
Le Groupe d’experts affirme par ailleurs que certains contacts au sein de la Police nationale d’Haïti lui auraient permis d’obtenir des informations sensibles relatives à des opérations policières et à certaines enquêtes.
Le rapport indique également que ses relations avec d’anciens responsables gouvernementaux lui auraient permis de favoriser la nomination de certaines personnes à des postes stratégiques au sein de l’administration publique.
Rosemila Petit Frère a été contactée par le Groupe d’experts et a rejeté ses conclusions. Les experts indiquent avoir examiné sa réponse et maintenir leurs constatations.
Jean-Charles Moïse et le commerce des civelles
Dans un autre volet, le Groupe d’experts s’intéresse au secteur des civelles, ces jeunes anguilles dont le commerce représente une importante source de revenus.
Le rapport affirme que ce secteur est principalement dominé par Jean-Charles Moïse, ancien sénateur du Nord, ancien candidat à la présidence et secrétaire général du parti Pitit Dessalines.
Selon les experts, le réseau de Jean-Charles Moïse exercerait une influence sur la délivrance des permis d’exportation de civelles et sur certains agents des douanes.
Le rapport affirme également que son réseau contrôlerait une partie importante de la chaîne d’approvisionnement, de l’exploitation au commerce, et que Jean-Charles Moïse exercerait une influence sur certains agents du ministère de l’Agriculture ainsi que sur des fonctionnaires des douanes.
Les experts affirment enfin que Jean-Charles Moïse dirige un réseau d’exportateurs illicites lié à un réseau régional de contrebande opérant dans les eaux des Caraïbes.
Des liens qui dépassent le seul phénomène des gangs
Le rapport du Groupe d’experts ne décrit pas uniquement une criminalité organisée autour de groupes armés. Il met en évidence un écosystème plus large dans lequel certains acteurs politiques, économiques et sécuritaires sont accusés de soutenir ou de faciliter les activités des gangs lorsque leurs intérêts convergent.
À Cité-Soleil, les experts évoquent la présence d’un membre actif du gang de Brooklyn au sein d’une commission municipale et expriment leur préoccupation face à une possible collusion entre autorités locales et groupes armés.
À Kenscoff, ils documentent les liens présumés entre des acteurs politiques et des groupes armés. Dans le cas de Rosemila Petit Frère, ils décrivent des connexions entre réseaux criminels, politiques, économiques et sécuritaires. Quant au secteur des civelles, ils mettent en évidence des liens entre intérêts économiques, influence politique, administration publique et réseaux de contrebande.
Le Groupe d’experts souligne également que la Police nationale d’Haïti continue de faire face à des problèmes de corruption et que certaines informations recueillies font état de policiers fournissant des armes, des munitions ou des renseignements à des groupes armés.
L’ensemble de ces éléments dessine un système dans lequel les gangs ne cherchent pas uniquement à contrôler des territoires. Selon le rapport, leur influence s’appuie également sur des réseaux politiques, économiques et institutionnels susceptibles de leur permettre de consolider leur pouvoir et de peser sur les décisions publiques.
Pour l’État haïtien, l’enjeu dépasse ainsi la seule lutte contre les groupes armés : il concerne également la capacité des institutions à identifier, empêcher et sanctionner les réseaux qui permettent à ces groupes d’étendre leur influence au-delà de leurs territoires.



