En pleine crise du coût de la vie, la juridiction des Cayes vient de franchir un seuil inédit dans la remise en cause de l’autorité centrale. Moins de 48 heures après la fixation officielle des prix du carburant par l’État haïtien, des propriétaires de stations-service, avec l’aval du Parquet et des autorités locales, ont décidé d’imposer leurs propres tarifs, largement au-dessus des normes nationales.
Gazoline à 800 gourdes, diesel à 900 gourdes : ces montants, validés dans un document officiel, traduisent une rupture assumée avec les décisions gouvernementales. Une question s’impose désormais : qui exerce réellement l’autorité en Haïti ?
La scène, survenue le 2 avril 2026, a de quoi surprendre. Sous couvert du Tribunal de Première Instance des Cayes, un accord entérine de facto une violation directe d’une décision de l’exécutif. En s’arrogeant le droit de réviser les prix à la hausse, jusqu’à 75 gourdes supplémentaires pour la gazoline et 50 pour le diesel, les acteurs locaux ne se contentent plus de gérer une crise : ils redéfinissent les règles du jeu.
Plus troublant encore, l’implication du Commissaire du gouvernement, censé garantir l’application de la loi. Sa signature au bas d’un tel protocole soulève une contradiction majeure : comment un représentant de l’État peut-il cautionner une décision qui contredit son propre ministère de tutelle ?
Pour justifier cette hausse, les exploitants de stations-service invoquent des contraintes logistiques et des pertes liées à l’approvisionnement. Si ces difficultés sont bien réelles dans un pays fragmenté par l’insécurité, leur validation officielle ouvre une brèche préoccupante. Car si chaque juridiction commence à fixer ses propres prix en fonction de ses réalités, c’est l’unité économique du pays qui vacille.
Aujourd’hui le carburant aux Cayes, demain les produits de première nécessité ailleurs : le risque d’un éclatement progressif de la régulation nationale est désormais tangible.
Loin d’un simple compromis, cet accord s’apparente à une capitulation de l’État face aux intérêts privés. En menaçant de sanctions ceux qui refuseraient d’appliquer ces nouveaux tarifs, le Parquet semble inverser les rôles, délaissant la protection des consommateurs au profit de celle des marges commerciales.
Sur le fond, cette décision pose problème à plusieurs niveaux :
- Juridiquement, elle est contestable, un tribunal local ne pouvant se substituer à l’autorité réglementaire nationale.
- Économiquement, elle accentue la pression sur une population déjà fragilisée.
- Politiquement, elle révèle un affaiblissement préoccupant de l’autorité de l’État en région.
En voulant prévenir une pénurie, les autorités locales ont, en réalité, institutionnalisé une forme d’illégalité.