Dans les rues des grandes villes haïtiennes, particulièrement à Port-au-Prince, les vendeurs de nourriture de rue sont omniprésents. Certains préparent et vendent leurs plats directement sur le trottoir, une pratique que les consommateurs appellent communément « sous la bâche ». D’autres cuisinent chez eux avant de transporter les repas dans des seaux ou des brouettes pour les commercialiser dans les espaces publics. Pour beaucoup, cette activité constitue la principale source de revenus, leur permettant de subvenir aux besoins de leur famille, de financer la scolarité de leurs enfants et de faire face à leurs dépenses quotidiennes.
Si cette pratique est appréciée par une grande partie de la population en raison de son accessibilité et de son coût relativement abordable, elle suscite également de nombreuses inquiétudes. Plusieurs observateurs dénoncent le non-respect des règles d’hygiène, notamment en raison de la proximité fréquente des points de vente avec des dépotoirs et d’autres zones insalubres. À travers ce reportage, Ted’Actu donne la parole aux vendeurs, aux consommateurs et aux spécialistes afin de mettre en lumière les avantages et les limites de cette activité.
Sous un soleil de plomb, aux abords de l’ancien cimetière de Pétion-Ville, des dizaines de chaudières sont alignées. Certaines sont déjà vides, d’autres à moitié pleines, tandis que quelques-unes viennent tout juste d’être retirées du feu. Hommes et femmes s’y activent quotidiennement pour gagner leur vie.

Autour des chaudières, des clients dégustent leurs repas, assis sur des bancs de fortune ou debout. Selon plusieurs vendeurs, la rue demeure leur seul espace de travail, faute de moyens pour louer ou aménager un local adapté.
Une alimentation adaptée au pouvoir d’achat
Avant le séisme du 12 janvier 2010, raconte Christmène Bien-Aimé, ancienne marchande de fruits dans les rues de Port-au-Prince, il était possible de manger copieusement avec seulement 75 gourdes : 50 gourdes pour un plat et 25 gourdes pour une boisson. Selon elle, les prix ont commencé à augmenter à partir de 2012 pour atteindre aujourd’hui des niveaux autrefois inimaginables.
Pour de nombreux consommateurs, manger dans la rue est devenu une habitude. « À l’heure du déjeuner, je viens ici parce que je n’ai pas les moyens d’aller au restaurant. Ici, je peux manger à ma faim », confie Marquise, vendeuse de produits cosmétiques. Entre 150 et 300 gourdes, les vendeurs ambulants proposent généralement du riz accompagné de sauce ou de légumes. Le prix augmente légèrement lorsque le repas est servi dans une assiette jetable. Chez les marchands disposant d’un espace d’accueil, un plat peut coûter entre 500 et 750 gourdes, selon le menu proposé.
Des conditions de préparation souvent précaires
Tous les repas vendus dans la rue ne sont pas préparés dans des conditions satisfaisantes. Rosanette, vendeuse sur la route Panaméricaine à Pétion-Ville, reconnaît elle-même les limites de son environnement de travail.
« Ce n’est pas moi qui rends la rue sale, mais c’est ici que je dois gagner ma vie. C’est grâce à cette activité que je nourris mes enfants et que je paie leur scolarité », explique-t-elle.
Dans plusieurs zones, les repas sont préparés ou servis à proximité immédiate de tas d’ordures. Les conditions sanitaires sont souvent insuffisantes, ce qui augmente les risques pour la santé des consommateurs, particulièrement lorsque les aliments ne sont ni conservés ni manipulés de manière adéquate.
Les risques sanitaires liés à la nourriture de rue
Selon l’infirmière Naïka Jean-Simon, la consommation de nourriture de rue présente plusieurs risques sanitaires. Si cette activité offre des avantages économiques importants, elle peut également exposer les consommateurs à diverses maladies.
L’infirmière souligne que les repas sont parfois préparés dans des environnements peu salubres, puis transportés dans des seaux ou des brouettes sans que les normes de conservation soient respectées. Les consommateurs ignorent généralement l’origine des ingrédients utilisés ainsi que les conditions dans lesquelles les aliments sont préparés. Certains produits peuvent être stockés dans de mauvaises conditions, voire être périmés.
Le mode de transport et de protection des repas constitue également une source de préoccupation. Les aliments sont souvent recouverts de sacs en plastique ou de morceaux de tissu qui ne garantissent pas une protection efficace contre la poussière, les insectes ou d’autres sources de contamination. Dans certains cas, des aliments tombés au sol peuvent être récupérés afin d’éviter des pertes financières.
Naïka Jean-Simon attire également l’attention sur la qualité des huiles utilisées. Certaines sont réutilisées à plusieurs reprises, parfois d’un jour à l’autre, ce qui peut favoriser l’apparition de problèmes cardiovasculaires. La forte teneur en sel de nombreux plats représente également un risque pour les personnes souffrant d’hypertension artérielle.
Par ailleurs, l’infirmière estime que la prolifération de certaines infections digestives, notamment celles causées par Helicobacter pylori, pourrait être liée à la consommation d’aliments préparés dans de mauvaises conditions d’hygiène.
Elle rappelle également que des aliments contaminés peuvent transmettre plusieurs bactéries dangereuses, dont Vibrio cholerae (responsable du choléra), certaines souches d’Escherichia coli, Staphylococcus aureus et Clostridium perfringens, toutes susceptibles de provoquer des intoxications alimentaires ou des diarrhées sévères.
Malgré ces risques, la nourriture de rue demeure une réalité incontournable pour de nombreux Haïtiens. Entre contraintes économiques et préoccupations sanitaires, les consommateurs doivent souvent arbitrer entre leur pouvoir d’achat et la protection de leur santé.