Haïti peut-elle encore se permettre de payer aussi cher pour faire entendre sa voix à Washington ? C’est la question que pose le contrat conclu entre le ministère haïtien des Affaires étrangères et des Cultes et Drake Ventures LLC, la firme de Roger Stone, figure de longue date de l’entourage politique de Donald Trump.

Le montant donne immédiatement la mesure de l’engagement : 65 000 dollars par mois, soit jusqu’à 780 000 dollars pour une année. Le contrat, enregistré auprès du département américain de la Justice dans le cadre du Foreign Agents Registration Act (FARA), doit courir jusqu’au 2 septembre 2027.

Mais au-delà du montant, une question fondamentale demeure : qu’est-ce qu’Haïti achète exactement pour 780 000 dollars ?

Le contrat parle de conseil, de suivi de la politique fédérale américaine et de représentation des intérêts d’Haïti auprès du gouvernement américain. Il autorise également des activités politiques. Pourtant, les documents publics ne permettent pas d’identifier clairement les objectifs prioritaires de cette mission. Aucun dossier précis n’est désigné comme étant au cœur du mandat. Et c’est là que le débat commence.

780 000 dollars dans un pays qui manque de tout

Au moment où ce contrat est signé, Haïti traverse une crise multidimensionnelle : insécurité, déplacements massifs de population, fragilité des institutions, difficultés économiques et aggravation de la pauvreté.

La Banque mondiale estime que 49 % des Haïtiens vivaient sous le seuil international de pauvreté de 3 dollars par jour en 2025, contre 44,6 % en 2023, avec une nouvelle détérioration attendue en 2026. L’institution souligne également la faiblesse des recettes publiques et les contraintes budgétaires auxquelles le pays est confronté.

Dans ce contexte, 780 000 dollars ne sont pas une abstraction comptable. C’est une somme qui oblige à poser des questions.

Combien d’écoles pourraient être réhabilitées avec un tel montant ? Combien de familles déplacées pourraient recevoir un soutien supplémentaire ? Combien de structures sanitaires pourraient bénéficier de ressources additionnelles ? Combien d’agents publics pourraient être rémunérés ? Combien de projets locaux pourraient être financés ?

Ces comparaisons ne permettent pas, à elles seules, de conclure que le contrat est inutile. La représentation diplomatique et le lobbying peuvent avoir des objectifs légitimes pour un État. Mais plus une dépense publique est importante, plus le gouvernement doit être capable d’en expliquer la finalité, les résultats attendus et les mécanismes d’évaluation. Or, c’est précisément ce qui manque aujourd’hui

Le problème n’est pas seulement Roger Stone

Réduire cette affaire au seul nom de Roger Stone serait passer à côté du véritable problème.

Haïti a déjà eu recours à des structures chargées de défendre ses intérêts à Washington. Les déclarations FARA font notamment apparaître Continental Strategy LLC, enregistrée pour représenter la République d’Haïti en 2025, ainsi que d’autres arrangements impliquant des acteurs travaillant autour de dossiers haïtiens. Une déclaration financière associée à Continental Strategy fait apparaître 314 940 dollars de paiements attribués au gouvernement haïtien entre octobre 2025 et février 2026, selon les documents rapportés par la presse.

La question devient alors moins celle d’un contrat isolé que celle d’une méthode : combien Haïti dépense-t-elle au total pour sa représentation et son influence à Washington, auprès de combien de cabinets, pour quels objectifs et avec quels résultats ? Le gouvernement devrait pouvoir répondre précisément à ces questions.

Et le TPS ?

L’absence de priorités clairement identifiées devient d’autant plus surprenante que plusieurs dossiers concernant directement les Haïtiens aux États-Unis sont extrêmement sensibles.

Le TPS, les expulsions de ressortissants haïtiens, l’aide américaine, la sécurité et le soutien au processus électoral figurent parmi les enjeux qui concernent directement les relations entre Port-au-Prince et Washington.

Pourtant, le contrat rendu public ne précise pas que Roger Stone est chargé de défendre spécifiquement le TPS ou les Haïtiens menacés d’expulsion. C’est justement l’une des interrogations soulevées par des acteurs de la communauté haïtiano-américaine.

Alors une question simple mérite une réponse officielle : Si Haïti dépense 780 000 dollars pour être représentée à Washington, quelles causes précises cette représentation doit-elle défendre ?

Acheter de l’accès n’est pas acheter des résultats

Le choix de Roger Stone est également significatif. Stone est un vétéran de la politique américaine et un allié de longue date de Donald Trump. Il a été condamné en 2019 pour obstruction à une procédure officielle, fausses déclarations au Congrès et subornation de témoin. Donald Trump avait commué sa peine en 2020 avant de lui accorder une grâce présidentielle la même année.

Ces éléments appartiennent à son parcours public. Ils ne permettent pas, à eux seuls, de déterminer l’efficacité future de sa mission pour Haïti.

Mais ils rendent légitime une autre question : qu’attend exactement le gouvernement haïtien de cette proximité avec l’administration américaine ?

Car le lobbying peut ouvrir des portes. Il peut faciliter des rencontres, permettre à un gouvernement de mieux faire connaître ses positions et attirer l’attention des décideurs.

Mais il ne garantit ni une politique favorable, ni une aide supplémentaire, ni le maintien d’un statut migratoire, ni la réussite d’une élection.

Autrement dit : Haïti paie pour être représentée. Elle devra donc pouvoir démontrer ce que cette représentation lui rapporte.

La transparence ne devrait pas être négociable

Le plus préoccupant dans cette affaire n’est donc pas seulement le montant. C’est le déficit d’explications qui l’accompagne.

Qui a décidé de confier cette mission à Roger Stone ? Pourquoi lui ? Pourquoi 65 000 dollars par mois ? Pourquoi maintenant ? Quels objectifs précis lui ont été fixés ? Quels indicateurs permettront de mesurer son travail ?

Le contrat précédent avec Continental Strategy est-il terminé ? Si oui, quand ? Pour quel montant total ? Et si plusieurs contrats de représentation coexistent, quelles sont leurs responsabilités respectives ?

Ce sont des questions simples, mais essentielles lorsqu’il s’agit d’argent public.

Pendant ce temps, Haïti attend toujours des résultats

Le contraste est difficile à ignorer. D’un côté, un État qui peine à répondre aux besoins élémentaires d’une population confrontée à une crise économique et sécuritaire profonde.

De l’autre, une nouvelle dépense pouvant atteindre 780 000 dollars par an pour défendre les intérêts de ce même État à Washington.

Le problème n’est pas de savoir si Haïti a le droit de faire du lobbying. Bien sûr qu’elle en a le droit.

Le véritable enjeu est de savoir si elle peut continuer à engager des sommes aussi importantes dans cette stratégie sans expliquer clairement à la population ce qu’elle espère obtenir en retour.

Un gouvernement qui demande des sacrifices à un pays en crise doit également accepter de rendre des comptes sur chacun de ses choix budgétaires importants.

780 000 dollars, ce n’est pas seulement un chiffre inscrit sur un contrat. C’est de l’argent public. Et l’argent public appelle des explications publiques.

À Port-au-Prince comme à Washington, la question demeure donc entière : qu’est-ce qu’Haïti attend réellement de Roger Stone et combien le pays est-il prêt à payer pour l’obtenir ?

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