Le taux d’inflation en Haïti, selon les derniers chiffres disponibles depuis janvier 2023 est de 49,3%. Un niveau jamais atteint depuis avant l’embargo américain dans les années 1990, a indiqué l’économiste Enomy Germain, dans une interview exclusive à l’agence de presse Ted’Actu, ce 9 avril. 

Un manifestant jette un pneu sur un barrage routier en feu alors que la colère monte face à la mauvaise gouvernance de Ariel Henry, dont la faim et l’insécurite, à Port-au-Prince, en Haïti, le 18 novembre 2022. TED’ACTU/Ralph Tedy Erol

La hausse effrénée de l’inflation en Haïti devient un véritable calvaire pour les petites bourses qui peinent à se nourrir. Cette inflation place Haïti en 4e position parmi les pays des Amériques avec le taux d’inflation le plus élevé, juste après le Venezuela, l’Argentine et le Suriname. Des composantes internes et externes sont à l’origine de cette situation, explique Enomy Germain.

Pour le professeur Germain, les importations restent l’un des principaux facteurs expliquant le niveau d’inflation en Haïti, hormis les facteurs externes tels que les conséquences de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. 

Une femme porte deux sacs sur sa tête au marché de Pétion-Ville, Haïti. TED’ACTU/Ralph Tedy Erol

L’une des conséquences de cette guerre est l’augmentation des prix sur le marché international, y compris ceux des produits pétroliers, ce qui a conduit le gouvernement haïtien à suivre le mouvement, augmentant la misère, renchérissant le coût de la vie et réduisant le pouvoir d’achat des ménages haïtiens.

La question du taux de change, l’insécurité, la hausse des prix des biens et des matières premières, ainsi que des coûts de production, sont parmi les facteurs internes mentionnés par l’économiste pour parler de l’hyperinflation qui sévit dans le pays.

Rose Delpe pleure en montrant de l’argent à côté de personnes déplacées par la violence de la guerre des gangs à Cité Soleil qui se reposent dans les rues du quartier de Delmas après avoir quitté la place Hugo Chaves à Port-au-Prince, Haïti le 19 novembre 2022. TED’ACTU/Ralph Tedy Erol

En ce qui concerne la question de change, Enomy Germain évoque un véritable poison qui influe sur l’économie nationale et qui dépend grandement de l’importation. « Haïti importe 70 % de ses besoins alimentaires », informe M. Germain, soulignant que ces importations sont effectuées en dollars américains, ce qui signifie que lorsque le dollar augmente, beaucoup plus de gourdes sont dépensées pour les importations, entraînant une dépréciation de la monnaie locale. Cette situation conduit les importateurs à vendre les produits à des prix beaucoup plus élevés, ce qui déclenche l’inflation.

Un homme tient une pancarte sur laquelle on peut lire « Haïti est un pays indépendant » devant une barricade en feu lors d’une manifestation contre le coût élevé de la vie et la violence des gangs à Port-au-Prince, Haïti, le 18 novembre 2022. TED’ACTU/Ralph Tedy Erol

Suite à une visite au marché de Pétion-Ville le samedi 8 avril 2023, notre équipe a constaté une forte augmentation du prix des produits par rapport à l’année dernière.

En effet, en avril 2022, le sac de riz de 25 kgs (étranger) se vendait à 2 600 gourdes alors qu’il se vend à 4 350 gourdes aujourd’hui. Le sac de sucre (de 25 kgs) se vendait à 2 850 contre 4 400 gourdes actuellement. Le sac de farine se vendait à 2 150 gourdes contre 5 000 gourdes aujourd’hui. Le haricot noir (la grosse marmite) se vendait à 550 gourdes contre 1 100 gourdes à présent. La marmite de blé est passée de 500 à 800 gourdes et le petit mil de 600 à 900 gourdes. 

Une vendeuse de viandes présente ses marchandises au marché de Pétion-Ville, Haïti, 6 février 2023. TED’ACTU/Ralph Tedy Erol

La grosse marmite du « pwa mayami » se vendait à 600 gourdes en avril 2022, maintenant elle coute 900 gourdes. La grosse marmite de maïs moulu haïtien se vendait à 200 gourdes contre 800 gourdes présentement. Durant ce même intervalle, le gallon d’huile est passé de 1300 à 2 500 gourdes. La caisse de lait concentré non-sucré (de 48 unités) est passée de 1 680 à 4 150 gourdes (prix variable) aujourd’hui. Une caisse de spaghetti (de 24 unités) est passée de 1 150 à 2 500 gourdes. 

Tareq Talahma, directeur intérimaire de la Division des opérations et du plaidoyer au Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU, fait une visite de la capitale en hélicoptère dans le cadre d’une mission du Groupe des directeurs des urgences de l’ONU à Port-au-Prince, Haïti, mercredi 15 mars 2023. TED’ACTU/Ralph Tedy Erol

Selon la Banque mondiale, l’inflation galopante empêche des millions d’Haïtiens d’acheter des denrées alimentaires de base. « Haïti fait partie des dix pays les plus touchés par l’inflation », a-t-elle fait savoir.

Par ailleurs, l’économiste Enomy Germain indique que l’insécurité est le premier problème auquel le gouvernement devrait s’attaquer pour faciliter la stabilisation des activités économiques. 

Un homme tient une pancarte sur laquelle on peut lire « Aba Kidnapin » lors d’une manifestation à Port-au-Prince, le 10 décembre 2020. TED’ACTU/Ralph Tedy Erol

« La crise sécuritaire reste le premier problème à résoudre pour stabiliser les activités économiques dans le pays », a déclaré le professeur, expliquant que l’insécurité empêche la libre circulation des biens et des personnes.

Quand les produits arrivent en petite quantité dans la zone métropolitaine, il y a moins de biens disponibles, provoquant ainsi l’inflation par rapport aux lois de l’offre et de la demande.  

Un homme pousse sa moto en panne de carburant devant une station à essence fermée, alors que la colère monte face à la pénurie de carburant qui s’est intensifiée en raison de la violence des gangs, à Port-au-Prince, en Haïti, le 13 juillet 2022. REUTERS/Ralph Tedy Erol

L’environnement global caractérisé par l’incertitude est un des éléments liés à l’insécurité, selon Enomy Germain, qui précise qu’en économie, en présence d’incertitude (sociale, politique) les indicateurs économiques, dont la question de l’inflation, ont tendance à se détériorer.  

L’enseignant insiste sur le fait que des dispositions doivent être prises pour gérer correctement la situation, en toute urgence. En ce sens, l’auteur de l’ouvrage « Pourquoi Haïti peut réussir » a formulé plusieurs propositions pour remédier à la situation.

Des policiers patrouillent pendant les funerailles des trois agents tués par des gangs armés lors de la cérémonie funéraire à l’Académie nationale de police, à Port-au-Prince, en Haïti, le 31 janvier 2023. TED’ACTU/Ralph Tedy EROL

– L’économiste estime qu’il est important que les autorités de l’État élaborent un plan d’action défini pour préserver l’intégrité et la durabilité de ses citoyens (politique de sécurité). 

– Il est clair que la meilleure politique économique dont le pays a besoin est une politique de sécurité.

Un environnement favorable à l’activité économique est nécessaire pour encourager l’investissement et, dans le même temps, aider l’État à optimiser l’allocation des ressources publiques limitées au service des objectifs de développement national. 

Un homme vend des « papita » devant un bureau d’immigration alors que les gens se pressent pour déposer ou récupérer leurs passeports, à Port-au-Prince, Haïti, le 13 août 2022. TED’ACTU/Ralph Tedy Erol

– La valorisation de la gourde à travers la production nationale demeure l’un des facteurs fondamentaux pour contrecarrer la pratique de l’importation qui est l’une des causes fondamentales du taux d’inflation exagéré en Haïti, estime Enomy Germain.

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